• Confusion entre mononorme et monoamour

     

    Orientation relationnelle : par analogie avec les orientations sexuelles et romantiques, l’orientation relationnelle décrit le fait d’être adapté’e aux relations exclusives/mono, aux relations non-exclusives/poly ou les deux.

     

    J’ai entendu plusieurs poly dire des choses comme « l’exclusivité c’est toxique » et imputer la jalousie, la possession et l’interdit aux relations exlusives/mono. Ce discours récurrent résulte en fait, selon moi, d’une confusion regrettable entre mononorme et monoamour. Et c’est ce dont je veux parler dans cet article.

    Alors, je vais tout de suite commencer par mettre les choses au clair : je ne dis pas monogamie mais monoamour/monoamorie. Si on dit polyamour (ou polyamorie), on devrait dire monoamour (ou monoamorie), question de logique. De plus, le terme monogamie ne fait, je crois, qu’accentuer la confusion dont je vais parler.

     

    1.    Quelle est la différence entre mononorme et monoamorie ?

     

    La mononorme, c’est un système d’oppression qui instaure le fait d’être mono comme la norme de laquelle on ne doit pas s’écarter. Alors que la monoamorie, c’est juste le fait d’être mono. La mononorme, elle, vient avec tout un « package » de stéréotypes et comportements toxiques : l’interdit et la possession par exemple.

    Prenons un exemple pour comparer : le cissexisme, c’est un système d’oppression qui instaure le fait d’être cis (= non trans) comme la norme de laquelle on ne doit pas s’écarter et ce cissexisme instaure tout un tas de stéréotypes relatifs au genre. De la même manière que quand on est un mec cis on n’est pas par essence la masculinité toxique, la monoamorie n’est pas par essence non-éthique et non-consensuelle !

    D’ailleurs, être poly ne vaccine pas contre la jalousie. S’il y a bien un truc que j’ai appris dernièrement, c’est que la « personne poly parfaite » n’existe pas (question sous-jacente : aspirer à cet idéal est-il souhaitable de toute façon, ou vaut-il mieux accepter que la perfection est inateignable et apprendre à gérer ses émotions ?)

     

    2.    Pourquoi parle-t-on de polyamorie éthique et consensuelle ?

     

    On souligne souvent le fait que la polyamorie doit être éthique et consensuelle (parce que vaut mieux être très explicites et préciser, sait-on jamais). On croit souvent que ça sous-entend que la monoamorie ne l’est pas… erreur ! C’est la mononorme qui ne l’est pas.

    Vous me direz que si on a besoin de préciser que la polyamorie doit être éthique et consensuelle, c’est qu’il y a bien un problème récurrent de non-éthique et non-consensualité dans la monoamorie. Oui c’est vrai. Souvent, les gens s’engagent dans une relation sans discuter ce qu’elle implique et reproduisent des schémas qui peuvent s’avérer toxiques.

    Mais ça c’est la faute de la mononorme que l’on applique aux relations, pas de la monoamorie par essence. Pourquoi ? Parce que dans un système oppressif, imposer des normes que l’on est conditionné-e-s pour appliquer permet de maintenir le système (sinon ça se casserait la gueule en deux secondes si les gens étaient en fait libres de se définir). Donc forcément, les poly, ceuxe qui sortent de la mononorme, on été amené-e-s à y réfléchir plus en détails et sont plus susceptibles d’appliquer l’éthique et la consensualité à leurs relations que les mono qui n’ont peut-être pas eu l’occassion d’être sensibilisé-e-s à ces questions.

    Mais par essence, la monoamorie n’est pas moins éthique et consensuelle que la polyamorie : si deux personnes qui entrent en relation discutent de ce que ça veut dire pour elles, se mettent d’accord sur le fonctionnement de cette relation et prennent la décision ensemble d’être exclusives, alors ce n’est pas moins éthique ni moins consensuel que dans le cadre de la polyamorie !

    Finalement, parler de polyamorie éthique et consensuelle, c’est presqu’un pléonasme, sachant que tout schéma de relation devrait être éthique et consensuel et que la monoamorie ne l’est pas moins que la polyamorie.

     

    3.    Quelques exemples concrets pour comprendre

     

    Situation A : Jeanne et Loïs sont en relation exclusive par défaut et n’ont jamais discuté du fonctionnement de la relation ni ce que le mot « copin’e » impliquait pour euxe. Leur relation fonctionne donc sur l’implicite mononormé, et ce indépendamment de leur orientation relationnelle respective (qu’iels soient monoamoureuxe ou polyamoureuxe dans le placard). On n’est pas en situation d’éthique consensuelle, mais dans une situation normative.

     

    Situation B : Sacha et Gwen sont en relation exclusive et ont discuté de ce que ça impliquait pour euxe. Chacun-e a consenti au fonctionnement de la relation. Leur relation monoamoureuse fonctionne donc de manière éthique et consensuelle.

    Au niveau de leurs orientations relationnelles, on peut avoir :      

           - un’e partenaire ou les deux strictement mono ;

    -      - un’e partenaire ou les deux poly-flexibles (c’est à dire autant adapté’e aux relations mono que poly).

     

    Situation C : Alexis et Jean sont en relation non-exclusive et ont discuté de ce que ça impliquait pour euxe. Chacun-e a consenti au fonctionnement de la relation. Leur relation polyamoureuse fonctionne donc de manière éthique et consensuelle.

    Au niveau de leurs orientations relationnelles, on peut avoir :

    -      - un’e partenaire ou les deux poly-flexibles ;

    -      - un’e partenaire ou les deux poly-stricts (c’est à dire uniquement adapté’e aux relations poly) ;

    -     - un’e partenaire sur les deux mono mais poly-acceptant’e (c’est à dire qui ne souhaite pas d’autres relations mais consent à ce que son partenaire en aie).

     

    4.    Donc la polyamorie est une orientation relationnelle ou un choix ?

     

    Sur cette confusion entre mononorme et monoamour s’est construit aussi une confusion par répercution entre « orientation relationnelle » et « choix » à mon humble avis. Pour les personnes qui m’ont parlé de choix, le terme «  philosophie de vie » a été employé. Pourtant, il leur était inenvisageable de se retrouver dans une relation mono. Peut-on vraiment parler de choix si rien que l’idée d’une relation mono vous donne de l’urticaire ? C’est une vraie question de ma part. Pour pouvoir y répondre, je pense qu’il est nécessaire d’arriver à faire la différence entre mononorme et monoamour. Car lorsqu’on me dit « je ne peux pas être en relation mono car ce sont des relations possessives et toxiques », ça revient à dire « je ne suis pas une fille car je n’aime pas l’injonction à me maquiller ». L’injonction à se maquiller n’est pas intrinsèquement liée au fait d’être une fille, pas plus que la toxicité n’est intrinsèquement liée aux relations mono. Je pense que si votre argumentaire sur votre philosphie de vie poly ou choix poly repose sur la mononorme plutôt que sur le monoamour, c’est un argumentaire dont le postulat est faux depuis le départ… Comprenez moi bien, je ne vous dis pas d’identifier votre polyamour comme une orientation relationnelle si pour vous c’est un choix, ça c’est à vous de voir ; j’essaye simplement d’offrir des pistes de réflexions parce qu’à mon sens, on part sur des confusions qui font qu’on obtient des discours erronés.

     

    Et puis il y a aussi la constante confusion entre la pratique de relations poly et l’orientation relationnelle poly, dont je parlais déjà dans cet article.

    Par ailleurs, on a évidemment une source de confusion possible avec le sens qu’on attribue aux mots « choix », « orientation relationnelle », « éthique » etc. Là, il y a de quoi faire une thèse de philo, c’est certain ^^

    Une remarque sur le terme « éthique » qui semble avoir une définition différente pour tout le monde. Une personne poly me disait s’interroger sur l’éthique du monoamour de manière générale car même un contrat est consensuel, il peut ne pas être éthique. Dans le cadre des questions sur la polyamorie, la réponse est souvent « ça dépend ». Ben oui, si une personne est fondamentalement mono, heureuse comme ça et ne serait pas poly même si la mononorme n’existait pas, un tel « contrat d’exclusivité » est alors éthique pour elle. Il y a d’ailleurs des structures polyfidèles sous formes de relations de groupe où on reste exclusifves au sein du groupe. Par exemple, un trouple est l’équivalent du couple mais à 3. En quoi le contrat à 3 est-il plus éthique que le contrat à 2 ? Si non, un contrat à 4 est-il plus éthique qu’un contrat à 3 ou à 2 ? Si non, un contrat à 5 est-il plus éthique qu’un contrat à 4, 3 ou 2 ? Etc. Il faudrait avoir une infinité de partenaires pour que ça soit éthique du coup ? Donc, la polyfidélité n’est pas éthique selon vous ? Il y a de toute façon une forme de contrat dans tout type de relation, sauf peut être dans certaines formes d’anarchies relationnelles (et encore…) De plus un contrat n’est pas figé et définitif mais peut être réévalué au cours du temps. Le monoamour c’est plus « on a envie d’être rien que toustes les deux, de se réserver ça » plutôt que « reste uniquement avec moi ». C’est plus « on a envie de faire un gâteau ensemble rien que nous deux » plutôt que « fait un gâteau rien qu’avec moi ». C’est toute la nuance entre l’injonction à la relation mono et l’envie mutuelle d’une relation mono, entre le contrôle de l’autre et l'envie consensuelle et partagée.

    De toute façon, la dichotomie mono/poly est articifielle et résulte de la mononorme. On est par contre obligé d’utiliser ces étiquettes pour déconstruire cette norme.

     

    5.    Conclusion : discuter de l’éthique et la consensualité appliquées à tout types de relations est essentiel

     

    Bon la conclusion de tout ça, c’est qu’il faut travailler à rendre nos relations éthiques et consensuelles qu’elles soient mono ou poly pour déconstruire cette mononorme. Ce qui implique de (non-exhaustif) :

     

    -       - obtenir le consentement de chacunes des personnes impliquées ;

    -      - discuter de comment on étiquette – ou pas – la/les relation(s) (partenaires ? couples ? copin-e-s ? etc.) et de ce que cette éthiquette signifie pour les personnes impliquées ;

    -       - discuter et se mettre d’accord sur la façon dont la relation fonctionne ;

    -     - réévaluer et redéfinir le fonctionnement de la relation en court de route si besoin est car une relation n’est pas quelque chose de figée et les envies et besoins peuvent être fluides ;

    -       - communiquer sur les besoins et attentes de chacun’e’s et éviter les non-dits ;

    -       - etc.

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 26 Août 2016 à 15:52

    Très bon article super pertinent ! :)

    Je dois le relire pour être sûrh d'avoir tout bien réfléchi mais merci beaucoup de ton travail en tout cas.

      • Dimanche 28 Août 2016 à 11:52

        Merci :)

    2
    Kris
    Jeudi 1er Septembre 2016 à 14:24

    Tout à fait d'accord sur l’aspect consensualité.

     

    Un point qui me semble particulièrement mal construit :

     

    "En quoi le contrat à 3 est-il plus éthique que le contrat à 2 ? Si non, un contrat à 4 est-il plus éthique qu’un contrat à 3 ou à 2 ? Si non, un contrat à 5 est-il plus éthique qu’un contrat à 4, 3 ou 2 ? Etc. Il faudrait avoir une infinité de partenaires pour que ça soit éthique du coup ?"

    Si on considère qu'un contrat à 3 n'est pas plus éthique qu'à 2, aucune raison d'aller chercher plus loin, puisque justement on considère que le nombre ne change rien. On pourrait poser la question dans l'autre sens : si on considère un contrat à 3 plus éthique qu'à 2, est-ce que c'est d'autant plus éthique qu'on augmente le nombre ? Dans ce cas la réponse peut être positive, pas avec le "si non". Après ça nous mènerait où de poser cette question ?

     

      • Jeudi 1er Septembre 2016 à 17:40

        Hé hé oui je sais, c'était surtout pour mettre l'emphase sur le fait que je trouvais ça difficilement défendable comme point de vue (le fait qu'à 2 ça soit pas éthique mais à 3 oui).

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