• Définir le genre par un ressenti est-il essentialiste ?

     

    Quand on parle de genre en tant que ressenti, certaines personnes trouvent cela essentialiste. Pour elles, c’est comme si on disait que chacun-e était né-e avec l’essence d’un genre, donc ça essentialise le genre. Or, ce n’est pas ce que ça veut dire (en tout cas, au moins quand moi j’en parle).

     

    Je ne pense pas que l’on naisse avec un genre. Je pense au contraire que le genre est une construction identitaire qui dépend de facteurs sociaux divers et complexes. De cette construction identitaire émane un ressenti correspondant à la perception que l’on a de soi-même en rapport avec le monde social. Le genre est une conscience de soi en tant qu’être social. Rien dans le fait de définir le genre comme un ressenti ne nie sa dimension de construit social.

     

    Quelques exemples pour illustrer certains mécanismes et contextes sociaux qui peuvent intervenir dans la construction de l’identité de genre d’une personne :

     

    -     On ne peut être autigenre si on n’est pas autiste, car on n’a pas ce vécu d’autiste dans une société faite par et pour les neurotypiques. Donc ça s’ancre bien dans le social tout ça. Ici, un article qui développe ce que peut vouloir dire l’autigenre. De manière générale, on ne peut pas être neurogenre sans être neuroatypique (sens large).

     

    -      On ne peut pas être Two-spirit si on n’est pas natife américain-e car on ne s’est pas construit avec ce contexte social là. De manière général, on ne peut pas être un genre spécifique d’une culture sans faire partie de la dite culture.

     

    -       De plus, à cause du fait que le système de genre occidental repose sur des définitions blanches, les personnes non-blanches peuvent avoir un rapport à leur genre différent (à lire : "Décolonisons le genre").

     

    -      On ne peut pas être un genre spécifique aux personnes intersexes si on n’est pas intersexe parce que, idem, ça suppose un vécu spécifique au fait d’être intersexe.

     

    -       Liste non-exhaustive.

     

     

    Conclusion : On est donc bien face à un ressenti construit et façonné par une expérience sociale complexe, un vécu. Donc non, définir le genre comme un ressenti n’est pas essentialiste, à mon sens, et cela prend bien en compte les interactions avec la dimension sociale.  

     

     

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  • Commentaires

    1
    minqs
    Mardi 18 Octobre 2016 à 15:11

    on m'a fait une remarque sur cette article que je trouve assez troublante.
    en utilisant le même argumentaire que le tien, comme tu parles de genres spécifiques à certaines cultures, aux personnes intersexes ou autistes, est-ce qu'on ne pourrait pas aussi argumenter que le genre "femme" devrait être réservé aux personnes dotées d'un utérus ?
    et j'avoue avoir un peu de mal à trouver une distinction claire, tu répondrais comment toi ?
    merci

      • Mardi 18 Octobre 2016 à 15:31

        Le genre est social et culturel. Ce qui implique que :

        - on ne peut avoir un genre d'une culture dont on ne fait pas partie car on a pas le vécu social culturel correspondant. 

        - on ne peut pas avoir un genre spécifique aux personnes neuroatypiques car cela implique un vécu SOCIAL spécifique (les interactions sociales sont différentes lorsqu'on est neuroatypique). C'est donc bien une conséquence sociale d'être neuroatypique, et pas juste le fait d'être neuroatypique neurologiquement parlant.

        - on ne peut pas avoir un genre spécifique aux personnes intersexes car elles vivent une oppression spécifique au fait d'être intersexe (intersexophobie) qui façonne leur vécu + évidemment cette oppression est totalement liée à la binarité. 

         

        Ce que j'essaye de dire, c'est que ce n'est pas intrinsèquement une caractéristique biologique qui peut influencer le genre mais bien le vécu et les oppressions qui y sont liées. 

        Si on s'intéresse plus précisément à ta question sur les personnes dotées d'un utérus :

        - Déjà qui sont-elles ? : Certaines personnes assignées femmes à la naissance (dyadiques = pas intersexes, et aussi intersexes) et certaines personnes assignées homme à la naissance (intersexes). Elles vivent d'une manière ou d'une autre le sexisme (les femmes, les personnes trans et les personnes intersexes vivent le sexisme). 

        - Certaines personnes assignées femme à la naissance n'ont pas d'utérus, ou certaines personnes assignées femmes à la naissance perdent leur utérus au cours de leur vie. Si ce sont des femmes cis, elles n'en sont pas moins considérées unanimement comme des femmes par la société toute entière et elles n'en continuent pas moins de s'identifier comme tel. L'élément seul "possession d'un utérus" n'est donc pas déterminant dans la définition de l'appartenance au genre femme. 

        Le vécu commun des personnes ayant un utérus est de vivre le sexisme d'une manière ou d'une autre, mais ce vécu n'est pas unique aux personnes ayant un utérus : les femmes cis sans utérus subissent également le sexisme, de même que les femmes trans. Il n'est donc pas pertinent de définir "femme = ayant un utérus".

        J'espère que j'ai été le plus clair possible. :) Tu peux également jeter un coup d'oeil au 3 premiers articles de cette rubrique, qui développent les aspects de sexisme, comment fonctionne le sexisme et pourquoi les personnes trans et intersexes en sont victimes : http://uniqueensongenre.eklablog.fr/feminisme-inclusif-c27074012 

    2
    Michiko
    Vendredi 6 Janvier à 02:24

    Bonjour!

    Mais alors, d'une part, si "ce n'est pas intrinsèquement une caractéristique biologique qui peut influencer le genre, mais bien les oppressions et le vécu qui y sont liés", sur quoi se basent ces oppressions (ou s'il n'y a pas oppression, ces façons d'appréhender les personnes) au départ?

    D'autre part, si j'ai bien compris,  tu dis que l'identité de genre (même secrète, non visible par autrui) détermine la socialisation (qd tu expliques qu'une personne NB amab n'a pas de privilèges masculins, même si elle peut avoir des avantages). N'y-a-t-il pas une contradiction entre ces 2 idées?

    Ou alors, les mécanismes oppressifs ne se mettraient pas en place dès la naissance, mais un peu après?


    A ton avis, est-il possible de déterminer si le  genre découle de la socialisation ou l'inverse, ou bien cela revient-il à se demander qui de l'oeuf ou de la poule a engendré l'autre?

    Merci en tt cas!

     

    Michiko

    3
    Michiko
    Samedi 7 Janvier à 03:05

    hey,

    Oui j'avais déjà lu cet article :-). mais je n'y ai pas trouvé la réponse à cette question... Ce que j'en comprends, c'est que les oppressions de départ (dès la naissance) sont basées sur le sexe (en tant que position sur le spectre mâle-femelle), et donc sur des caractéristiques biologiques, pas encore sur l'identité de la personne: on oppresse les individus femelles et intersexes. Dans un second temps (j'imagine, quand l'enfant en bas-âge démarre son processus de socialisation), les oppressions se font sur base du sexe et du genre (identité): on oppresse les individus femelles et intersexes, mais aussi les filles et les personnes dont le genre n'est pas aligné sur le sexe (réel ou supposé). A mon sens, il y a donc deux oppressions différentes, même si elles sont liées: l'une basée sur le sexe biologique (réel ou supposé), l'autre sur le genre (réel ou supposé). Non?

    Mais du coup, ces deux oppressions ne se mettent pas en place en même temps, du moins c'est comme ça que je le comprends, puisque l'oppression basée sur les organes génitaux peut commencer dès la naissance, tandis que l'oppression basée sur le genre et l'identité de genre ne peut commencer que vers 2 ans (quand l'enfant marche, parle, rencontre d'autres enfants).

    Et du coup, je me demande si l'identité de genre est fonction d'un des deux types d'oppressions (sexe VS genre, réels ou supposés), des deux ou carrément d'aucun des deux ou encore d'autre chose qui viendrait s'y ajouter...

    J'ai bien compris que la socialisation découle du genre réel, mais je me demande si elle peut aussi être influencée par le genre supposé (dépendamment ou indépendamment de la volonté et/ou de la conscience de la personne concernée).

    Et aussi si la socialisation, qui est à moitié contrôlée par les autres, peut influencer l'identité de genre d'une personne....


    Voilà voilà... désolée pour la tartine, mais c'est tellement complexe...

    au plaisir de continuer à lire tes articles! :-)

    Michiko

      • Samedi 7 Janvier à 22:24

        (Je pendrai le temps de te répondre bien, parce que je crains qu'à cette heure-ci je ne m'emmêle les pinceaux ! Si j'oublie d'ici une semaine, sonne moi les cloches :) )

    4
    Michiko
    Dimanche 8 Janvier à 15:56

    ok ;-)

      • Vendredi 13 Janvier à 22:30

        J'ai sur-estimé ma capacité à te répondre vite mais je ne t'oublie pas !

    5
    michiko
    Mardi 17 Janvier à 19:34

    hihi oki merci :-)

      • Samedi 21 Janvier à 16:16

        Salut, je prend enfin le temps de te répondre, désolé d’avoir autant tardé ! Ta question n’est pas triviale et je n’ai pas la science infuse donc je te dis ce que moi je comprend/pense.

        Je vais te répondre en 2 points car j’ai repéré deux grandes questions dans ton commentaire (en gros).

         

        1 – Y’a-t-il deux oppressions différentes (sexe/genre) ? Quand se mettent-elles en place ?

         

        « A mon sens, il y a donc deux oppressions différentes, même si elles sont liées: l'une basée sur le sexe biologique (réel ou supposé), l'autre sur le genre (réel ou supposé). Non? »

         

        La notion de sexe telle qu’on la pense dans l’espèce humaine est en réalité un construit social. Il y a certes une base biologique (les organes génitaux, les hormones et les chromosomes existent) mais on a créé une classification à partir de ça et c’est cela qui est socialement construit. On observe 3 choses :

        -       des personnes ne rentrent dans aucune catégorie (les personnes intersexes) à hauteur de 1 personne sur 50 environ (ce n’est pas peu).

        -       même les catégories mâle-femelle ne sont pas complètement séparées : les personnes dyadiques (non intersexes) ont des caractéristiques sexuelles secondaires qui se recoupent (des afab dyadiques peuvent être plus grande ou avoir la voix plus grave que des amab dyadiques).

        -       à l’intérieure d’une catégorie de sexe, il existe une diversité : chaque afab dyadique et chaque amab dyadique aura des caractéristiques différentes.

         

        Il en résulte que cette catégorisation en sexe binaire est un modèle arbitraire. La catégorisation sur des critères biologiques *est* et *résulte* du social. Finalement, le sexe et le genre, c’est ni plus ni moins la même chose ! Voici un très bon article qui explique pourquoi le sexe est un construit social et pourquoi c’est en fait la même chose que le genre de façon plus détaillé : https://furiegelatine.wordpress.com/2016/03/08/le-sexe-et-le-genre-sont-en-fait-la-meme-chose-mais-ne-partez-pas-si-vite/

         

        On peut aussi jeter un coup d’œil à Wikipédia qui résume les grandes lignes des études sur le genre. On peut y lire « Ainsi, pour Christine Delphy, penser le sexe en termes de donnée biologique est une impasse. Pour elle, le sexe est avant tout une représentation de ce que la société se fait de ce qui est « biologique » : « le genre précède le sexe ; dans cette hypothèse le sexe est simplement un marqueur de la division sociale » »

         (https://fr.wikipedia.org/wiki/Genre_(sciences_sociales)

         

        Je n’ai pas étudié l’œuvre de Christine Delphy mais cette citation me paraît intéressante et c’est ce que j’essayais d’expliquer juste au dessus avec mon histoire de sexe = genre.

        Dans cet ensemble d’articles sur l’intersexuation, Curtis Hinkle parle en détail du sexe comme invention médicale et on peut lire « la fausse dichotomie entre genre et sexe. » Il est intéressant de lire ce document dans son intégralité par ailleurs. http://www.gayromandie.ch/IMG/pdf/Articles_en_francais_par_Curtis_E-_Hinkle_Fondateur_de_l_OII.pdf

        Bref, je ne pense pas qu’il existe vraiment deux oppressions séparées, mais une seule qui se décline sous plusieurs formes : intersexopobie et transphobie incluant la transmysoginie (contre les femmes trans) et l’enbyphobie (contre les personnes non-binaires). Les luttes intersexes et transgenres ont des points communs.

         

        2 – L’assignation de genre a-t-elle une influence sur l’identité réelle ?

         

        « Et aussi si la socialisation, qui est à moitié contrôlée par les autres, peut influencer l'identité de genre d'une personne.... » 

         

        Si j’ai bien suivi la 2e partie de ta question, tu te demandes si assigner un genre à un enfant et l’élever dans ce genre influence son identité de genre réelle. Je pense que dans la plupart des cas, oui. 98% de la population est cisgenre. Or, si le genre n’est pas biologique, on peut en conclure sans trop se planter que l’assignation a sûrement une influence. Je pense que pour la plupart des gens, être assigné à un genre et élevé dans celui-ci fait qu’il va y avoir développement de cette identité de genre parce que le développement de l’identité de genre est liée au processus d’identification - ou non - au groupe et des facteurs de socialisation complexe.

        On observe notamment que les personnes autistes sont plus souvent non conformes dans le genre ce qui est probablement dû au fait de se socialiser différemment et percevoir les normes sociales différemment ce qui amène à ne pas intérioriser autant le genre assigné que chez les personnes neurotypiques. Il y a cet article, très intéressant, sur la question : https://trolldejardin.wordpress.com/2016/08/24/lautigenre-quel-sens-ca-peut-avoir-et-pourquoi-cest-reserve-aux-personnes-autistes/   

         

        Voilà, j’espère que j’ai clarifié certains points ! C’est une discussion complexe ^^ 

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