• Féminisme inclusif

  • [Avertissement : règles/cycle menstruel, mention des parties génitales, mention de dysphorie de genre, mention de cissexisme]

     

    Bonjour à toustes,

     

    on trouve rarement du contenu qui aborde les règles de façon inclusive. Et bien, je suis là pour y remédier ! Je vais commencer par une petite introduction avec des rappels de base si jamais c’est le premier article que vous lisez sur mon blog ;) Ensuite, je ferai un petit topo sur le manque d’inclusivité, puis je vais raconter mon parcours par rapport à mes règles. J’imagine que je ferai d’autres articles à ce sujet car c’est vaste !

     

    1.    Petite introduction si c’est le premier article que vous lisez sur mon blog

     

    ·      Le genre est une identité sociale, il n’est pas physique, c’est un ressenti.

    ·      A la naissance, on assigne un genre aux bébés en fonction de leurs organes génitaux. En France, on assigne les genres « fille » et « garçon ». On dit que notre système de genre est binaire.

    ·     Une personne cisgenre (ou cis) est une personne dont le genre correspond à celui qui lui a été assigné à la naissance (emploi : « fille cis », « garçon cis »).

    ·      Une personne transgenre (ou trans) est une personne qui n’est pas du genre qui lui a été assigné à la naissance.

    ·      Il existe des femmes trans (des femmes qui ont été assignées hommes à la naissance), des hommes trans (des hommes qui ont été assignés femmes à la naissance), et des personnes non-binaires (des personnes qui ont été assignées femme ou homme à la naissance mais dont le genre n’est ni l’un ni l’autre).

    ·    Il existe beaucoup de genres non-binaires. Quelques exemples : certaines personnes ont un genre neutre (neutrois), ont deux genres (bigenres), ont un genre présentant à la fois des caractéristiques masculines et féminines (androgynes), n’ont pas de genre (agenres), etc.

    ·    Le cissexisme, c’est le système social oppressif qui établit le fait d’être cis comme la normalité. Ainsi, les personnes trans sont souvent invisibilisées et invalidées dans leurs identités de genres, et subissent des violences (transphobie).

    ·     La dysphorie de genre est un sentiment d’inconfort, d’anxiété voire de dépression lié au fait de ne pas être perçu par la société comme son vrai genre.

    ·     Transitionner, c’est le parcours que fait une personne trans pour vivre dans son vrai genre. Cela peut impliquer des changements sociaux (prénom, pronoms, garde-robe) et/ou physiques. Chaque personne trans a des besoins différents et un parcours propre.

    ·    L’inclusivité, dans le contexte de cet article, c’est le fait de prendre en compte la diversité des genres et l’existence des personnes trans.

     

    Si vous souhaitez aller plus loin dans ces notions, je vous conseille évidemment de lire le reste du blog qui explique tout cela beaucoup plus en détail ;)

     

    Si vous avez bien tout suivi jusque là, le genre n’étant pas physique, le fait d’avoir ses règles ou non n’a pas de rapport avec le fait d’être une fille ou non. Il existe des hommes et des personnes non-binaires qui ont leurs règles, tout comme il existe des filles qui ne les ont pas !

     

    2.    Le manque d’inclusivité

     

    ü  Les personnes trans ne sont pas représentées

     

    Il suffit de regarder un peu du côté des protections hygiéniques pour se rendre compte que tout est ciblé pour les filles cis. Du nom de la marque « Nana » aux pubs où les seules concernées semblent être les femmes cis.

     

    La société fait déjà passer des messages négatifs en entourant les règles d’un tabou social et en plus, les personnes trans n’ont aucune représentation, ce qui est très problématique. Les règles, c’est rarement une partie de bonheur, mais il faut dire que le climat social qui les entoure ne contribue pas à se sentir à l’aise avec. Lorsqu’on est trans, ça se complique encore plus étant donné que la société nous envoie le message que les règles « c’est un truc de fille » ce qui peut contribuer à créer un mal être lié aux règles (dysphorie de genre).

     

    ü  Que peut-on faire pour remédier à ces problèmes ?

     

    Il faut impérativement lever le tabou social autour des règles et créer une représentation pour les personnes trans. Là où l’enjeu se complique c’est qu’il faut faire passer un message qui normalise les règles mais sans injonction à le vivre bien. J’ai déjà vu des féministes cis essayer de lever le tabou autour des règles mais elles faisaient ça très mal parce que ça se transformait en injonction à "kiffer" son cycle menstruel, ce qui est très problématique notamment pour les personnes trans qui souffrent de dysphorie par rapport à ça. Et reconnaître la souffrance qu’entraîne chez certaines personnes trans la façon dont la société cissexiste genre les fonctions corporelles est déjà un premier pas vers l’inclusivité. De plus, l’injonction à aimer ses règles est aussi problématique dans le cadre du trouble dysphorique prémenstruel qui peut être assez violent (je vous laisse aller lire l’article que mon ami-e à écrit à ce sujet).

      

    ü  En pratique, que faire pour les personnes trans ?

     

    - Inclure des personnes trans dans les campagnes de pub pour les protections hygiéniques (un exemple ici chez Thinx).

    -  Prendre en compte leurs besoins spécifiques : par exemple, les personnes trans ne peuvent pas toujours se changer aussi souvent qu’une personne cis car les toilettes genrées peuvent être un endroit où elles ne sont pas en sécurité. De plus, dans les toilettes hommes, il n’y a pas de poubelles pour jeter ses protections hygiéniques, rajoutez-en !

    -  Utiliser un langage inclusif : « personnes réglées ».

     

    Parlons règles !

     

    3.    Mes règles et moi

     

    ü  Dysphorie ?

     

    Parlons un peu de moi à présent. Je suis donc une personne transgenre non-binaire. J’utilise le terme fim pour parler de moi, qui est formé à partir de la racine « fi » de fille/fils et l’ajout d’un « m » neutre. Je suis un fim et comme vous l’aurez sûrement compris, j’ai un cycle menstruel. Je n’éprouve pas de dysphorie de genre liée à mes règles, et je m’estime chanceuxe. Je l’ai toujours vécu comme une fonction corporelle, sans plus.

     

    En revanche, j’ai eu pendant de longues années, un « syndrome prémenstruel » très fort, que je pense avoir été un trouble dysphorique prémenstruel. C’est à dire que j’étais très déprimé, fatigué, émotionnellement chamboulé, incapable de fonctionner correctement durant quelques jours… Etrangement, tout ceci a fortement diminué, voire disparu (mais je ne veux pas crier victoire trop vite), depuis que j’ai commencé à transitionner ! Je n’y vois pas qu’une simple coïncidence…

     

    ü  Mon histoire avec les protections hygiéniques

     

    J’ai eu mes règles un peu avant 11 ans, durant l’été avant mon entrée en 6e (J'ai maintenant 22 ans). J’ai commencé par porter des serviettes hygiéniques. Vers 14 ans, j’ai essayé les tampons parce que j’étais en colonie de vacances et je devais aller faire des sports d’eau. C’était une assez mauvaise expérience (j’ai trouvé ça très inconfortable !) et je n’ai jamais retenté les tampons, jusqu’à mes 18 ans. A 18 ans, j’ai commencé à ne plus supporter les serviettes hygiéniques. Ca pue, ça colle, ça gratte, excusez-moi des détails, mais c’est beurk beurk. Donc je me suis mis aux tampons, faute de connaître une meilleure alternative. Sauf que ça m’asséchait beaucoup les parois du vagin (dû au coton - plein de produits chimiques - qui absorbe les sécrétions vaginales). Le dernier jour, je mettais un protège slip pour éviter de porter des tampons trop longtemps. Mais je supportais plus non plus les protèges slip. Ca m’irritait énormément les muqueuses. Bref, tout ça c’était beurk beurk (« beurk beurk » est ma nouvelle expression préférée ouais, c’est très littéraire je sais ahah).

     

    Bref, durant le printemps 2014, une amie m’a parlé de la coupe menstruelle (« cup » en anglais). C’est une petite coupe en silicone qui s’insère dans le vagin et recueille le sang des menstruations. Elle se stérilise dans l’eau bouillante pendant 5 minutes au début des règles, puis doit être vidée toutes les 12 heures au maximum et nettoyée à l’eau claire (tiède/froide) du robinet avant d’être réinsérée. A la fin des règles, elle se stérilise de nouveau pour être stockée propre et se range dans une petite pochette en tissu. Elle coute entre 15 et 40 euros selon les marques et dure 10 ans. Les avantages qui m’ont séduit pour passer à la cup :

     

    -   c’est hygiénique car on tue les microorganismes dans l’eau bouillante et les seuls microbes qui seront ensuite présents sur la coupe seront ceux naturellement présents dans le vagin (= flore vaginale). Ce sont des « bons microbes » qui aident à garder le vagin en bonne santé. La cup n’absorbe pas les sécrétions qui protègent le vagin et évite son assèchement. Elle ne contient pas de produits chimiques. Bref, la cup est très hygiénique et évite tout risque de développer des mycoses à répétition (ou pire), d’avoir le vagin irrité après ses règles, et autres désagréments dus aux tampons et serviettes jetables.

    -   c’est économique : 15 euros pour 10 ans, c’est une sacré économie ! Puis ça vous évite d’avoir des stocks immenses de serviettes ou de retourner en acheter tous les mois.

    -   c’est écologique : on ne jette plus rien dans la poubelle !

    -   c’est confortable : on ne la sent pas du tout, on peut se changer uniquement chez soi le matin et le soir (on évite la corvée des toilettes de la fac dégueulasses…), il n’y pas de fuites si elle est bien mise.

     

    Bref, j’ai craqué direct pour la cup ! (J'ai pris la marque Fleurcup). Je ferais un article plus détaillé à ce sujet. ;) Donc voilà, ça fait 1 an et demi que je l’utilise et je suis ravi. J’aimerai tout de même tester les sous-vêtements absorbants de chez Thinx, je me dis que ça peut être cool pour la fin des règles quand on a la flemme de mettre la cup. Et puis pour une fois que y’a quelque chose d’inclusif, j’ai envie d’essayer !

     

    Il existe aussi des serviettes lavables en tissu comme alternative aux protections hygiéniques en coton chimique, ou alors carrément le flux instinctif libre (que j’ai aussi envie d’essayer, oui je veux TOUT essayer XD). Je vous laisse lire cet article au sujet du flux instinctif libre (en gros, il s’agit d’aller aux toilettes laisser s’écouler le flux plutôt que d’utiliser une protection, étant donné que le sang ne coule pas en continu). Donc en fait, il existe pleins d’alternatives possibles si les tampons et les serviettes en coton chimique ne vous conviennent pas ; malheureusement on en n’entend pas assez parler.

     

    Bon, cet article étant déjà assez long, je vais éviter de le prolonger sur un roman entier bien qu’il y aurait tant à dire sur le sujet ! ;)

     

    Bisous pailletés !

     

    - UESG

     

    Partager via Gmail

    3 commentaires
  • (Avertissement : mention d'oppressions dont transphobie, misogynie et transmisogynie)

     

    C’est loin d’être la première fois que je vois la place des hommes trans dans le mouvement féministe remis en question. C’est de ce constat que je pars pour écrire cet article et en me posant les questions suivantes : quels sont les arguments des personnes qui souhaitent les exclure du féminisme et pourquoi ces arguments ne sont-ils pas valable ? Sur le chemin de ma réflexion, je développerai plusieurs points examinant la place des personnes trans assignées femmes à la naissance dans le féminisme.

     

     

    1.    Argument 1 : Ce ne sont pas des femmes, ils ne sont par conséquent pas concernés.

           Contre-argument 1 : Toute personne subissant le sexisme est concernée.

     

    Le mouvement féministe a effectivement été amorcé par des femmes cis (d’où son nom) afin de lutter contre le patriarcat dont découle sexisme et misogynie. Cependant, toute personne subissant le sexisme est oppressée sur cet axe et est par conséquent concernée. Les personnes trans assignées femmes à la naissance sont lues comme des femmes par la société et traitées comme telles durant de nombreuses années de leur vie, voire toute leur vie.

     

    Effectivement, les personnes qui prendront de la testostérone seront lues comme des hommes et ne seront plus victime du sexisme direct. Mais ce sexisme, iels l’auront subi auparavant. Donc même si ces personnes trans ne sont plus directement concernées, elles ont été touchées, savent de quoi elles parlent et ont leur mot à dire.

     

    Vous allez me dire : mais alors un homme trans qui a grandit dans son genre car il a fait son coming out très jeune et a été accepté pleinement par sa famille ? C’est un cas plus compliqué mais je vous répondrais que : premièrement, il y aura toujours des gens transphobes pour décider de le considérer comme une fille et auront des comportements sexistes avec lui et deuxièmement, les parents traitent différemment les bébés afab et amab alors qu’iels ne sont pas encore nés ! Les parents laissent pleurer les bébés amab plus longtemps que les bébés afab, etc. L'hétéro-cis-patriarcat n’épargne pas les jeunes enfants (cf. ces planches d'Assignée garçon : ici, ici) . 

     

     

    2.    Argument 2 : Mais les hommes trans ont des privilèges masculins.

           Contre-argument 2 : Pas forcément ; de plus, c’est conditionnel et relatif.

     

                Déjà, dire que les hommes trans ont des privilèges masculins, c’est laisser de côté tous les hommes trans qui ne passent pas pour des hommes cis et impliquer que tout le monde transitionne de façon standard alors que les parcours sont divers (ce qui au passage consacre les standards de beauté cis comme but ultime à atteindre).

     

                Maintenant, si on prend le cas d’un homme trans qui a un « passing » d’homme cis : il y a effectivement de nombreux témoignages de la part d’hommes trans qui expliquent comment le regard des gens et la façon dont ils sont traités a changé depuis qu’ils sont lus comme des hommes par la société (liens ci-dessous). Mais il faut prendre en compte que ce « passing », ils ne l’ont probablement pas eu pendant des années auparavant et n’avaient donc pas les dits privilèges. De plus, ces privilèges masculins sont conditionnels. Par exemple, si un homme trans est outé de force et que des personnes transphobes disent alors que ce n’est pas un « vrai homme » et le traitent mal. Ou alors si cet homme est enceint. Là encore, on pourra dire que c’est pas un « vrai homme », etc. D’ailleurs, Sawyer Devuyst dit : « Une fois que les gens savent que tu es trans, ils te traient différemment. Ils sont plus doux avec moi. Ils pensent que je ne suis pas agressif, parce que je n’ai pas de pénis. Ils me traitent comme si je n’étais pas un homme parce que je n’ai pas cette anatomie et c’est de la merde. [] Il y a une partie de moi en tant que personne blanche transmasculine où je sens que je ne devrais pas m’exprimer. Parce que les hommes cis blancs prennent TELLEMENT d’espace – tellement d’espace physique, tellement d’espace émotionnel, tellement d’espace mental – que je sens que je n’ai pas le droit d’avoir une voix. Et c’est dur parce que pré-transition, pré-coming-out en tant qu’homme trans, j’ai vécu comme une femme cisgenre et on te dit aussi que tu ne devrais pas t’exprimer et que tu n’as pas de voix, donc des deux côtés de ma transition, je ne suis pas sûr de savoir si j’ai une voix. » (source)

     

     

    3.    Argument 3 : Etre un homme implique d’être sexiste donc les hommes trans aussi.

          Contre-argument 3 : Ce n’est pas le genre homme en lui-même qui rend sexiste mais la socialisation en    tant que mec cis en contexte patriarcal.

     

    Ce troisième argument est carrément essentialiste, c’est à dire qu’il implique que le genre homme rend sexiste par essence, que le genre homme est intrinsèquement sexiste et que cela est naturel. C’est un discours faux et dangereux. Déjà parce que cela établit le patriarcat comme un ordre naturel (puisque ça implique que les hommes – cis et trans - sont  naturellement sexistes). Ensuite parce que ça efface complètement l’influence de la socialisation des hommes trans dans leur rapport au sexisme et les place sur le même plan que les hommes cis en les assimilant aux oppresseurs.

     

    Les hommes cis sont problématiques, pas parce que ce sont des hommes mais parce que ce sont des hommes cis socialisés dans un contexte cis-patriarcal dans lequel ils ont été conditionnés pour reproduire des comportements sexistes. D’ailleurs, tout le monde a été conditionné pour avoir une pensée sexiste, y compris les femmes mais la différence tient dans le fait que les uns sont du côté privilégié et les autres du côté opprimé. Les personnes qui sont privilégiées et ne subissent pas l’oppression ne se rendent pas compte que leur comportement est problématique 99% du temps et la déconstruction des comportements oppressifs et de la pensée normative va être beaucoup plus compliquée. En effet, les hommes cis ont toujours appris à prendre de la place dans les conversations, la société a toujours validé leur opinion contre celle des autres et les a toujours confortés dans leurs privilèges. Donc accepter des hommes cis dans les espaces féministes c’est littéralement leur laisser le pouvoir puisque même avec les meilleures intentions du monde, ils vont instinctivement prendre plus d’espace sans laisser les opprimé-e-s s’exprimer et avoir des opinions non-déconstruites. Autrement dit, c’est reproduire les rapports de force patriarcaux au sein des milieux féministes, alors que c’est ce qu’on cherche à combattre. La lutte doit donc émaner des personnes opprimé-e-s. En ce sens, les hommes cis n’ont pas leur place dans le féminisme ; en revanche, ils peuvent être des alliés et soutenir le mouvement ! Attention, je ne suis pas en train de dire que les hommes cis c’est le diable, je dis juste qu’apprendre à écouter et à se remettre en question être carrément plus dur pour eux et qu’ils sont donc 99% du temps problématiques. Mais je m’égare du sujet principal de cet article ! ^^

     

    Pour en revenir aux hommes trans, n’ayant pas été élevés comme des hommes cis en contexte patriarcal, ils n’ont pas été conditionnés pour avoir tout ces comportements oppressifs et n’ont pas été confortés dans des privilèges masculins. Donc quand bien même ils auraient obtenu ces privilèges masculins en cours de transition (tout relatifs soient-ils), ils ne sont pas du tout problématiques au même titre que les hommes cis (puisque même s’ils ont beau profiter de ces privilèges masculins ensuite, les comportements oppressifs qui vont avec n’ont pas été internalisés comme pour les hommes cis).

     

    Alors oui, évidemment il y a des hommes trans misogynes car comme je le disais, toute personne vivant dans cette société a internalisé de la misogynie et doit la déconstruire. Mais ce n’est pas la totalité des hommes trans et pas une raison pour les exclure en bloc des espaces féministes alors qu’ils sont concernés. Il y a aussi des femmes cis ayant internalisé de la misogynie. Pourtant on ne semble pas remettre en question leur place dans le féminisme en tant que concernées…

     

    Je dois ajouter que l’argument essentialiste « t’es un homme donc t’es sexiste par essence » efface totalement de la discussion les personnes non-binaires dont le genre est masculin d’une quelconque manière. Une personne bigenre (homme et femme) est-elle intrinsèquement sexiste et à virer des espaces féministes parce qu’elle est aussi un homme ? Une personne demiboy est-elle à demi-sexiste et doit donc fermer à demi sa gueule sur le sujet du féminisme ?  Suis-je exclu des espaces féministes seulement les jours du mois où mon genre est partiellement masculin parce que oups, magie !, je me suis transformé en oppresseur ? On voit bien ici que l’argument essentialiste n’a aucun sens.

     

                

    4.    L’argument de la socialisation masculine ne marche pas.

     

    A ce stade, je voudrais faire un petit aparté sur l’argument de la « socialisation masculine » souvent employé par les TERF (féministes transphobes). Cet argument dit que, puisque les femmes trans ont été socialisées comme des hommes et ont profité des privilèges masculins, alors elles ne sont pas concernées par le sexisme et sont exclues des espaces féministes. D’ailleurs, si on lit mon paragraphe précédent, on peut avoir l’impression que je soutiens cet argument. Alors que pas du tout. D’où l’importance de faire un aparté sur ce sujet.

     

    Voyez-vous, ce n’est pas la même chose d’avoir été assigné-e du côté opprimé que du côté oppresseur. Donc si l’argument de la socialisation marche dans un sens expliquant ainsi que les hommes trans ne sont pas à mettre sur le même plan que les hommes cis, et bien cet argument ne marche tout simplement pas dans l’autre sens et on ne peut pas mettre les femmes trans sur le même plan que les hommes cis non plus.

     

    Je m’explique par une analogie (simpliste mais qui permet de comprendre) : si vous mettez un loup chez les moutons, le loup n’apprendra pas à manger les moutons puisque les autres loups ne lui ont pas montré. En revanche, si vous mettez un mouton chez les loups, le mouton se fera bouffer…

     

    Si vous pouvez lire l'anglais, je vous invite à consulter cet article, écrit par une personne concernée, qui développe ce sujet et à quel point le terme de « socialisation masculine » appliqué aux personnes trans amab est problématique et à ne pas employer : "Socialization arguments are transmisogyny"

     

    NB : A propos de la socialisation, je dois aussi préciser une chose à propos des afab : on peut dire qu’iels n’ont pas été socialisé-e-s comme des hommes cis ; en revanche, dire qu’iels ont été socialisé-e-s comme des femmes cis est problématique. Je ne vais pas développer ce point ici car ce serait un peu partir dans tous les sens mais j’en reparlerai plus tard.  

     

    Conclusion : le terme socialisation reste à utiliser avec des pincettes…

     

     

    5.    Et la transmisogynie dans tout ça ?

     

    Donc si vous avez bien suivi jusque là, je dis que les hommes trans subissent aussi la misogynie. Ils subissent aussi bien évidemment la transphobie. Et là vous allez peut-être me dire : attend, du coup ils subissent la transmisogynie, ce fameux croisement d’oppression dont on entend souvent parler ? Alors non. Seules les personnes transféminines subissent la transmisogynie. 

     

    Déjà, qu’est-ce qu’un croisement d’oppression ? C’est le fait de subir plusieurs oppressions en même temps qui vont par conséquent s’accumuler et interagir entre elles et cela va faire naître une situation spécifique. Ainsi, une femme lesbienne subira à la fois la misogynie et l’homophobie, ce qui crée une oppression spécifique que l’on appelle la lesbophobie. Si la misogynie est jaune et l’homophobie est bleue alors une femme lesbienne subit à la fois une oppression jaune et une oppression bleue mais aussi une oppression verte née du mélange du jaune et du bleu. Cela s’écrirait mathématiquement :

     

    Lesbophobie = misogynie + homophobie + misogynie*homophobie

     

    où « misogynie*homophobie » est un terme d’interaction entre les deux oppressions (le vert).

     

    Mettons cela en pratique avec les personnes trans et la misogynie.

     

    On a donc pour les personnes transmasculines :

     

    misogynie + transphobie + (misogynie*transphobie)transmasculine

     

    Pour les personnes transféminines, on a la même équation mais le terme d’interaction (le vert) entre les deux oppressions est différent (je vais expliquer pourquoi) :

     

    misogynie + transphobie + (misogynie*transphobie)transféminine

     

    On observe que (misogynie*transphobie)transmasculine (misogynie*transphobie)transféminine

     

    En effet, le terme d’interaction pour les personnes transféminines agit différemment. Cela est dû au système patriarcal. Il est plus dévalorisé de « vouloir être une femme » que de « vouloir être un homme » (cela est dit dans des termes particulièrement transphobes mais je traduit la façon dont la société se le représente). De fait, l’oppression allant à l’encontre des femmes trans est particulièrement violente. Les femmes trans sont les plus touchées par les meurtres… Il est très important de reconnaître que l’interaction entre misogynie et transphobie touchant les personnes transféminine est un problème spécifique qui nécessite des actions militantes dédiées. C’est pourquoi on a donné un nom au croisement d’oppression. Cela permet de lui donner une existence politique, de créer des espaces où les personnes concernées peuvent s’exprimer à ce sujet, etc. On ne peut pas lutter sans mots. Ainsi :

     

     transmisogynie = misogynie + transphobie + (misogynie*transphobie)transféminine

     

    En conclusion :

     

    «  les personnes transmasculines subissent la misogynie et la transphobie » ≠ «  les personnes transféminines subissent la transmisogynie ».

     

     

    Il est important de reconnaître la transmisogynie comme une oppression spécifique aux personnes transféminines pour mieux les protéger.

     

     

    Conclusion générale : toute personne concernée par le sexisme a sa place dans les espaces féministes non-mixtes (femmes cis et trans, personnes non-binaires amab et afab, hommes trans et personnes intersexes). En revanche, je tiens à préciser qu’il est important de ne pas mégenrer les personnes en appelant l’événement par un titre qui sous entend qu’il n’y aura que des femmes.

     

    --- 

    Autres articles sur le sujet :

     

    L'aliénation, la mysoginie intériorisée et les féministes cis (Furie Gélatine) 

     

    Non-mixité, je serai non-mixte en non-mixité cis (Les couaqs de Nooth)

     

     

    Vidéos :

     

    Chase Ross : male privilege how to navigate a world you weren’t socialized in 

     

     

    Partager via Gmail

    5 commentaires
  • Dans mon article précédent, je parlais de la place des personnes trans assignées femmes dans le féminisme, et j’ai traité le cas des hommes trans en long, en large et en travers. J’ai également touché un mot sur la prétendue socialisation masculine et l’exclusion des personnes transféminines du féminisme. Afin que l’on soit toustes à la même page, je vous invite donc à lire cet article avant de continuer celui-ci, si ce n’est déjà fait.

    A présent, je vais traiter trois grandes catégories d’arguments excluant les personnes trans du féminisme que j’ai vu revenir plusieurs fois et qui à mon sens comportent des biais de raisonnement.

     

    1.    Le message patriarcal est-il adressé aux personnes trans afab dont le genre n’est jamais féminin ?

     

    J’ai souvent vu l’argument selon lequel les personnes trans afab dont le genre n’est jamais féminin ne seraient pas victimes du patriarcat car le message oppressif ne leur est pas adressé étant donné qu’il est adressé aux femmes et personnes dont le genre est partiellement/parfois féminin. Des exemples appuyant cet argument ont été donné. Par exemple, si on vit dans un système où les personnes qui aiment le jaune sont mal vues, que toi tu n’aimes pas la couleur jaune mais qu’on te regarde de travers parce qu’on pense que tu aimes le jaune, ça ne t’affecte pas parce que toi tu sais que tu n’aimes pas le jaune. Cet exemple me paraît être terriblement mauvais. Pourquoi ?

    Déjà, quand on te tire dessus, même si le message ne t’était pas adressé… ben t’es quand même mort•e. Donc l’exemple des goûts liés aux couleurs est vraiment mal choisi de toute façon. Reste à savoir si le message nous est adressé ou non.

    Il se trouve que les personnes trans afab n’ont pas toujours conscience qu’elles sont trans, étant donné que la société les martèle en leur répétant que ce sont des filles, et même quand elles ont conscience d’être trans, elles doivent répondre à cette injonction cisnormative. Beaucoup d’entre nous avons essayé de nous conformer au modèle fille cis, sans y parvenir, et cela a un lourd prix (dépression, anxiété, dysphorie…) Donc nous avons fait face à une double injonction : l’injonction cisnormative de devoir être une fille et les injonctions patriarcales adressées aux filles. Ainsi, le message nous est effectivement adressé, puisque la société veut que nous soyons des filles : « Toi tu DOIS être une fille ET tu DOIS répondre à ces critères patriarcaux ».

    De plus, dans le système cisnormatif, être une fille équivaut au fait d’avoir une vulve et tout ce qui est cisnormativement associé avec (vagin, utérus, ovaires, règles, poitrine, blablabla). Donc les messages patriarcaux liés au corps me sont directement adressés. Le tabou des règles m’est adressé. L’injonction à prendre la pilule m’est adressée. L’injonction à la maternité m’est adressée. Les injonctions liées au sexe me sont adressées. L’injonction à m’épiler m’est adressée. Et on peut continuer longtemps comme ça mais vous avez l’idée. 

    Donc vous voyez que le message patriarcal est effectivement directement adressé aux personnes trans assignées filles à la naissance.

     

    Petite piqure de rappel : Hey ! N’oublie pas que c’est pas parce que je parle spécifiquement des afab trans dans ce paragraphe, au vu des arguments auxquels je réponds ici, que le patriarcat ne touche pas les amab trans aussi ! J’ai déjà parlé des personnes transféminines dans mon article précédent d’ailleurs. Mais nous allons y revenir. En attendant, je te laisse avec une super image de la BD Assignée Garçon.

    Le féminisme exclusif des personnes trans

    Source : Assignée Garçon 

     

    2.    Peut-on être ni oppresseurse, ni oppressé•e ?

     

    J’ai ensuite vu des arguments comme quoi les personnes non-binaires n’étaient certes pas des oppresseuses, mais pas non plus opprimées sur l’axe du patriarcat. Il me semble qu’il y a dans cet argument une énorme incompréhension sur la façon dont fonctionne un système oppressif. En effet, la définition même d’un système oppressif, c’est qu’il y a un groupe jouissant de privilèges par rapport à un autre groupe (chaque groupe pouvant contenir plusieurs sous-groupes). Donc dans le cas du patriarcat, nous avons d’un côté les hommes cis jouissant du privilège cismasculin, et de l’autre les personnes victimes du patriarcat réunissant toutes les personnes qui ne sont pas des hommes cis. Un système oppressif n’a pas intérêt à laisser un groupe en dehors du système, qui ne serait ni oppressé, ni oppresseur. Le but même du système oppressif est d’y soumettre tout le monde, que tout le monde en fasse partie d’une façon ou d’une autre, sinon le système est bancal.

    Bref, il est impossible que les personnes non-binaires ne soient ni oppressées, ni oppresseuses sur l’axe du patriarcat. Soit elles ont le privilège de l’homme cis, soit elles ne l’ont pas. C’est pas plus compliqué que ça.  

     

    Donc, penchons-nous sur la question. Il me semble qu’entre mon article précédent et le paragraphe au dessus, j’ai répondu en long, en large et en travers à la question de savoir si les afab trans sont victimes ou non du patriarcat, qu’iels soient encore ou plus perçu•e•s comme femmes (au cas où vous n’aviez toujours pas compris, c’est oui ! Fin de la parenthèse). J’ai également déjà répondu à la question par rapport aux personnes transféminines dans l’article précédent et déconstruit l’argument fallacieux de la socialisation masculine.

    Finalement, le seul cas que je n’ai pas traité est celui des amab non-binaires non-transféminin•e•s (agenres, neutrois, maveriques, etc.) Je vais me concentrer sur elleux dans la suite de cet article. Il se trouve qu’iels ont été la cible de nombreux arguments les excluant du féminisme. Je n’ai pas l’habitude de parler d’un sujet qui ne me concerne pas directement, mais j’ai vu une telle violence à leur encontre que je me dois de prendre la parole. Iels ont été violemment silencié•e•s à plusieurs reprises au sujet du féminisme, et je trouve cela inacceptable.

      

    3.    Peut-on définir les victimes du patriarcat comme étant les personnes perçues comme femmes ?

     

    Un des arguments contre les personnes amab non-binaires était le fait que la plupart n’étaient pas victimes du patriarcat (et même des oppresseuses), car pas perçues comme femmes.

    Premièrement, d’où vient l’idée que la plupart des amab non-binaires seraient perçu•e•s comme hommes ? L’assignation de naissance ne donne pas plus d’information que l’assignation de naissance (un article à ce sujet). Les personnes non-binaires peuvent avoir toutes sortes d’apparences. Elles peuvent transitionner. Bref, cet argument fait une utilisation clairement abusive du mot « amab » pour supposer tout un tas de choses non-recevables.

    Deuxièmement, ça veut dire quoi « perçue comme homme/femme » ? En l’occurrence, la définition utilisée ici se basait uniquement sur l’apparence physique. Or ça me paraît extrêmement réducteur. Malgré leur présentation conventionnellement cis, beaucoup de personnes trans ont été harcelées et exclues bien avant de savoir qu’elles étaient trans ou qu’elles fassent leur coming-out. Les gens ne savaient pas consciemment qu’elles étaient trans non plus mais sentaient une différence, repéraient qu’elles n’étaient pas des leurs, et le leur faisaient payer. A ce sujet, je vous conseille de lire mon article sur le cispassing. Donc si on part du terme « perçu•e comme », il va falloir élargir un peu les perspectives et ne pas se cantonner uniquement à la présentation physique.

    Troisièmement, on n’a pas besoin d’être « perçu•e comme femme » pour être victime du sexisme, il suffit de ne « pas être perçu•e comme homme cis » ! Vous voyez la nuance ? L’homme cis se trouve au sommet de la pyramide patriarcale et si tu n’es pas un homme cis, et bien tu es en dessous, donc victime du patriarcat (je rappelle qu’on ne peut pas être en dehors de cette pyramide, qu’il n’existe pas de groupe ni oppresseur, ni oppressé). Et laissez-moi suggérer qu’avoir été mis par erreur dans le groupe de l’homme cis et finalement ne pas en être un, c’est encore pire. Parce que ça implique en quelque sorte de « tomber » du sommet (même si les personnes trans amab n’y ont jamais été, c’est la façon dont c’est perçu par la société cisnormative). Attention à la réception en bas… C’est d’ailleurs pour cette raison que la transmisogynie est si violente.

     

    Pour conclure ce paragraphe, je dirais donc que définir les victimes du patriarcat comme les personnes « perçu•e•s comme femmes » est extrêmement réducteur, surtout si la définition de « perçu•e•s » s’arrête à l’apparence physique. Attention, je ne dis pas qu’il n’existe pas situations spécifiques selon la présentation physique. C’est là tout l’intérêt de prendre en compte la diversité des personnes concernées et de n’oublier personne en route. D’ailleurs, on n’oubliera pas de pratiquer l’intersectionnalité et vérifier la façon dont les oppressions se croisent afin de prendre en compte les situations spécifiques qui en résultent.   

     

    4.    Conclusion générale

     

    On a donc vu que toutes les personnes trans étaient victimes du patriarcat d’une manière ou d’une autre. J’aimerais donc faire passer un message très important : n’abusez pas des mots amab et afab. On a vu que beaucoup des arguments auxquels j’ai répondu dans cet article en faisait une mauvaise utilisation, car en réalité cela servait juste à ramener les personnes trans à leur assignation de naissance pour les exclure du féminisme. On a aussi notamment vu que tantôt les amab trans non binaires, tantôt les afab trans non binaires, tantôt les deux étaient exclu•e•s du féminisme. Or diviser les personnes trans non-binaires selon leur assignation de la sorte est juste une manière déguisée d’être cissexiste.

     

    Le féminisme exclusif des personnes trans

     

    On a également vu qu’il était vraiment très important de voir la globalité du système en prenant en compte toutes les situations spécifiques et notamment celles qui émergent de croisements/jonctions d’oppressions, sans quoi déconstruire le système oppressif sera vain. Je n'ai d'ailleurs pas abordé le sujet des personnes intersexes car n'étant pas concerné cela ne relève pas de ma compétence mais n'oubliez pas non plus qu'elles doivent aussi avoir une voix dans le féminisme. Si on se concentre uniquement sur un aspect réducteur du patriarcat, on en vient à se battre contre des moulins à vents. Bref, un féminisme sans les personnes trans n’a pas beaucoup de sens. Malheureusement, à l’heure où je vous parle, on est loin d’avoir un féminisme inclusif et la plupart des personnes trans ne se sentent pas représentées dans le mouvement...

     

    En espérant vous avoir éclairé•e•s, 

    UESG.

    Partager via Gmail

    4 commentaires
  •  

    [Avertissement : mention de misogynie, transphobie, intersexophobie]

     

    Vocabulaire :

    Intersexe : une personne qui ne rentre pas dans les standards mâle/femelle

    Transgenre : une personne dont le genre ne correspond pas à celui qui lui a été assigné à la naissance

    cis dyadique/cisdy = personne cis et dyadique, c’est à dire non-trans et non-intersexe.

    sexismée : personne victime du sexisme (femmes cis dyadiques, personnes intersexes, personnes trans)

     

    Introduction

     

    Tout d’abord, je rappelle qu’une oppression systémique structure la société à une échelle globale en un groupe dominant qui jouit de privilèges injustes sur le(s) groupe(s) dominé(s). Ainsi, si on considère le sexe, les hommes cis dyadique blancs forment le groupe dominant les femmes cis dyadiques. Les personnes intersexes et transgenres subissent également l’oppression du groupe dominant mais d’une manière différente de l’oppression subie par les femmes cis dyadiques (on le verra au cours de l’article). Si j’ai précisé « blancs » c’est parce que les personnes racisées sont aussi oppressées par la suprématie blanche. Ca veut dire que si on veut faire une analyse complète, il faut intersecter sexisme et racisme. Dans cet article, je vais juste analyser la partie sexisme, puis je donnerai quelques éléments d’intersection pour avoir une idée de comment ça se passe mais je vous renverrai surtout vers d’autres articles/vidéos qui abordent ce sujet de manière plus approfondie.

    En outre, le sexe est un construit social et non une donnée biologique. En effet, bien que les caractéristiques attribuées au sexe (organes génitaux, hormones, chromosomes) existent effectivement, elles ne sont pas catégorisables en deux groupes parfaitement délimitées (F/M), car comme on le sait, il y a aussi des personnes intersexes (1 personne sur 50). Ainsi, les caractéristiques attribuées au sexe existent le long d’un continuum ce qui fait qu’une catégorisation en sexes n’est pas pertinente scientifiquement dans l’espèce humaine. Toute classification en catégorie de sexe est en fait une distinction sociale utilisée comme un outil d’oppression sexiste. Sexe et genre sont donc tous deux des construits sociaux et sont en réalités des synonymes. J’emploierai donc le plus souvent l’expression « sexe/genre » ici. Je ferais l’analyse plus détaillée du sexe en tant que construit social dans un autre article qui paraîtra dès que possible. En attendant, vous pouvez lire cet article et visionner cette vidéo et celle-ci (pensez à activer les sous-titres en français) si vous êtes très impatient-e-s d’aller plus loin J

     

    1.    La binarisation de l’humanité

     

    Pour que le groupe dominant établisse sa domination, il lui faut un critère pour se distinguer du(des) groupe(s) dominé(s). Ce critère permet d’une part d’avoir une raison d’oppresser autrui et d’autre part de savoir qui fait partie ou non du groupe dominant. Il faut que le critère de ségrégation paraisse normal et immuable afin que le système semble n’être qu’un ordre naturel qui se perpétuera jusqu’à la fin des temps. Ca évite que les individus au sein du système le remettent en cause ou que s’iels le remettent en cause, cela soit perçu comme une hérésie.

    Ce critère, dans le cas du système patriarcal sexiste, c’est la notion de sexe/genre. Elle permet de binariser l’humanité en deux catégories de sexes : les femmes et les hommes. Ce dimorphisme artificiel va d’abord chercher sa justification dans la religion (Eve est créée à partir de la côte d’Adam dans la Bible) puis dans une argumentation pseudo-scientifique qui n’est qu’une version plus moderne d’Adam & Eve. La biologie ne soutient pas l’idée que l’espèce humaine est dimorphe, mais l’oppression systémique agit de sorte que les individus au sein du système aient des œillères qui les empêchent de se rendre à l’évidence. Iels iront jusqu’à nier les preuves qui sont sous leurs yeux.  

     

    2.    Le renforcement de la binarisation avec l’institution de stéréotypes et de normes

     

    Une fois qu’on a un critère qui permet de distinguer le groupe dominant du reste de l’humanité, il faut justifier et renforcer cette distinction, afin de s’assurer que le système soit bien solide. Il faut donc apposer des stéréotypes de genres, puisant encore une fois leur source dans une pseudoscience, afin de prouver aux individus du système que les hommes et les femmes sont vraiment différent-e-s. Il ne faudrait tout de même pas qu’on se rende compte qu’on est moins différent-e-s que ce qu’on veut bien nous faire croire, sinon on aurait plus de raison d’opprimer les femmes !

    Il est également nécessaire de mettre en place des normes liées à chacun des deux sexes/genres du système binaire, pour pouvoir :

    1)   contrôler et discriminer le groupe dominé : par exemple, les femmes doivent se maquiller, ça permet de contrôler leurs corps, cette activité étant considérée féminine est donc dévalorisée ;

    2)  maintenir les individus du groupe dominant à un standard strict, c’est à dire un auto-contrôle (masculinité toxique) et punir socialement ceux qui s’en écartent car se faisant, ils tendent à gommer la distinction artificielle de sexe/genre entre hommes et femmes en ayant des comportements considérés féminins.

     

    Note :

    Bien que certains individus du groupe dominant « hommes cis dyadiques blancs » soient punis socialement car ils s’écartent de la norme de la masculinité toxique, ils ne subissent pas du sexisme anti-homme ni de la misandrie. En effet, ceci est la résultante directe du sexisme et de la misogynie. Un sexisme anti-homme existerait s’il y avait un groupe social au dessus des hommes cis dyadique blancs, or ce n’est pas le cas. Les personnes sexismées n’ont pas le pouvoir d’oppresser les hommes cisdy blancs. En conséquence, la misandrie et le sexisme anti-homme n’existent pas.

    Une personne opprimée est perdante quoiqu’elle fasse, et ce même si elle essaye de suivre les « règles du jeu » : une fille qui se maquille trop ça fait vulgaire, une fille qui se maquille pas assez ça fait négligé (« trop » et « pas assez » étant des normes imposées par le groupe des hommes cisdy blancs). Par ailleurs, les personnes opprimées ont des droits en moins (discrimination à l’emploi etc.) et risquent leur sécurité voire leur vie (culture du viol etc.) Un homme cisdy peut évidemment être victime d’un viol (et il n’y a pas lieu d’en minimiser la gravité évidemment), mais simplement ce viol ne résulte pas d’une structuration sociale qui encourage et banalise le viol des hommes, ça n’est pas systémique.

     

                Dans cette domination basée sur le sexe/genre, l’institution d’une norme hétérosexiste permet de justifier la binarisation via des faux-arguments sur la reproduction. Cela permet aussi de contrôler d'autant mieux le groupe dominé avec des injonctions supplémentaires - comme par exemple, l'injonction à avoir des enfants, parce que c'est censé être dans la nature d'une femme, ou celle qu'un homme est indispensable à la vie d'une femme et que celle-ci doit le satisfaire sexuellement. Il n’est pas si loin le temps où ma grand-mère devait demander l’autorisation de son mari pour avoir une carte bleue… Et il reste encore aujourd’hui des rapports de force même si les femmes ont acquis de l’indépendance.

     

                Bon très bien, jusque là j’ai parlé largement des femmes cis dyadiques mais qu’en est-il des personnes intersexes et trans ?

     

    3.    Les personnes trans et intersexes au sein du système patriarcal

     

    Tout d’abord, l’existence des personnes intersexes démontre que la binarisation de l’être humain selon la donnée sexe est incorrecte sur le plan scientifique et que le sexe est donc un construit social. Le patriarcat n’a donc pas intérêt à ce que ça se sache car alors les catégories de sexes et l’oppression en résultant s’écroulent. S’il n’y a plus de limite naturelle et justifiable entre les personnes intersexes et les mâles alors comment distinguer le groupe dominant du reste ? Impossible. Le système implose. Le système a donc tout à gagner à effacer l’existence des personnes intersexes ou leur inventer un « trouble de développement sexuel ». Soit il n’y a personne entre les mâles et les femelles, soit il y a des anomalies, donc le système oppressif est sauf. Il y aurait sûrement beaucoup plus à écrire sur ce sujet mais n’étant pas intersexe, je n’ai pas la perspective me permettant d’approfondir ce paragraphe. Néanmoins, je pense que vous avez l’idée générale.

    Deuxièmement, l’existence des personnes trans démontre également que les catégories de sexes ne sont pas biologiques mais en plus, elles ne sont pas étanches. On peut être assigné•e femme à la naissance et être un homme ; ça c’est une catastrophe pour le patriarcat car cela veut dire que les critères de distinction des groupes sexués homme/femme ne sont pas absolus. Pire encore, on peut être assigné•e homme à la naissance et être une femme. Ca veut dire qu’une personne présentant des caractéristiques normativement attribuées au groupe dominant fait en fait partie du groupe dominé (et c’est l’origine de la transmisogynie) ce qui est une menace à la masculinité cis dyadique ! Donc il n’y a plus de critères pour opprimer les femmes. Bref, c’est une vraie menace pour le système. Si on laisse faire ça, il s’effondre. Et puis comme si les hommes trans et les femmes trans ne suffisait pas à bousiller le système oppressif, y’a les personnes trans non-binaires par dessus le marché, qui sont la preuve vivante qu’il existe autre chose hors de la binarité de genre homme/femme. Alors là, c’est une catastrophe monumentale. Ca va pas du tout, et zou! que je te classe tout ça dans les maladies mentales, il faudrait surtout pas laisser croire aux gens que les personnes trans sont vraiment leur genre sinon c’est foutu. (Evidemment, mon ton est sarcastique tout le long de ce paragraphe).

     

    En résumé : les personnes intersexes et trans sont une véritable menace pour le système patriarcal car elles sont la preuve vivante que la distinction binaire de sexe/genre est une construction sociale servant d’outil oppressif. Elles démontrent que 1. il n’y a pas de réelle distinction entre les catégories de sexe binaires 2. les catégories de sexes binaires ne sont pas étanches et chaque individu peut s’auto-déterminer au sein du système en fonction de son propre ressenti indépendamment de son assignation.

     

    4.    Pourquoi le féminisme doit-il inclure les personnes trans et intersexes ?

     

    On a vu que les personnes opprimées par le patriarcat sont : les femmes cis dyadiques, les personnes trans et les personnes intersexes. La différence entre les femmes cis dyadiques et les autres, c’est que l’existence des personnes intersexes et trans est effacée et pathologisée pour maintenir le statu quo selon lequel le système oppressif serait l’ordre naturel des choses. Ce qui n’est pas le cas pour les femmes cis dyadiques dont l’identité est reconnue légalement et socialement – mais contrôlée et discriminée. Cela veut dire que les femmes cis dyadiques reproduisent aussi l’intersexophobie et la transphobie. Ca fonctionne comme un système pyramidal. Donc dire qu’une femme est cis n’est pas une insulte misogyne contrairement à ce que croient certaines personnes ; s’il est vrai que l’oppresseur commun est le groupe hommes cis dyadiques blancs, les femmes cis dyadiques ont des privilèges sur les personnes trans et intersexes et le terme cis ne fait que reconnaître l’existence de ces privilèges.

    Pourquoi le système partriacal s’est-il embêté à donner quelques privilèges aux femmes cis dyadiques par rapport aux personnes trans et intersexes ? Parce que le sexisme, c’est quand même vachement plus solide comme oppression systémique si un groupe opprimé a une raison d’aider le groupe dominant à opprimer les deux groupes qui menacent le plus de détruire le système rien qu’en existant… D’ailleurs, tant qu’à faire, si les groupes dominés internalisaient de la misogynie, de la transphobie et de l’intersexophobie a leur propre encontre afin de faciliter et solidifier le système, ça arrangerait aussi le patriarcat… et c’est exactement ce qu’on observe en pratique ! 

    Note : le vrai mot est "intériorisée" pas "internalisée" en français mais je fais tout le temps cette erreur à cause de "internalized" en anglais, vous m'en voudrez pas, j'ai la flemme de changer le schéma juste pour ça ^^

     

    Analyse du système d’oppression basé sur la notion de sexe

     

    On vient de le voir : l’existence des personnes intersexes et trans est effacée et pathologisée afin de masquer que le système d’oppression n’a rien de naturel mais est socialement construit. Travailler sur l’inclusion de nos communautés permet donc aussi de déconstruire le patriarcat. Un féminisme exclusif des personnes trans et intersexes ne fait au contraire que renforcer le patriarcat en essentialisant les catégories de sexes puisqu’on ne déconstruit nullement l’idée que les catégories sont biologiques et immuables.  

    Par exemple, un des grands dadas du féminisme exclusif des personnes trans et intersexes, c’est que les femmes trans sont des « hommes biologiquement » et donc silenciées. Du coup, on a bien sous les yeux un féminisme qui essentialise les sexes via la transphobie. Etre une femme pour le féminisme exclusif c’est alors le fait d’être né-e avec un vagin, ce qui définit la femme comme un « vagin-sur-pattes ». Ironiquement, exclure les femmes trans du féminisme, c’est misogyne (cf. schéma : la transphobie alimente la misogynie). Voici également un article sur les grossesse chez les hommes trans et personnes non-binaires qui montre un exemple parfait de comment la transphobie alimente la misogynie. Le féminisme exclusif fait alors exactement le contraire de ce qu’il cherche à faire… Il échoue complètement à appréhender la façon dont le système fonctionne.  

     

    J’ai également écrit deux autres articles sur le féminisme et les personnes trans qui expliquent en détail pourquoi les personnes trans sont aussi victimes du sexisme. Vous pouvez les lire ici et ici.

     

     

     

    5.    Faut-il détruire la notion de sexe/genre ?

     

    On est d’accord sur le fait qu’il faut déconstruire la binarisation de l’humanité en catégories de sexe/genre. Il est évident qu’il faut arrêter de catégoriser les êtres humains en fonction de leur sexe/genre. Il faut donc arrêter d’assigner un sexe/genre à la naissance et retirer cette donnée de notre état civil. Cependant, on ne se débarrasse pas des siècles de patriarcat en une nuit. Ce n’est pas parce qu’on a arrêté de classer l’humanité en races légalement que le racisme a disparu… Ce n’est pas parce que le sexe n’existera plus dans notre état civil que le sexisme et les oppressions qui l’accompagnent disparaîtront (cissexisme, dysexisme, hétérosexisme). On continuera d’avoir des standards de beauté cis-dyadiques, des stéréotypes de genres persisteront, etc. La société idéale non-genrée est une utopie bien lointaine. Pour l’instant, célébrons la diversité des identités de genre puisque force est de constater que le genre ne sera pas détruit d’ici demain même si on commence à déconstruire sérieusement la binarité.

    Analyse du système d’oppression basé sur la notion de sexe

    Source : Assignée Garçon

    => ce n'est pas le genre en lui-même que l'on doit se focaliser à déconstruire (impossible en l'état actuel des choses comme expliqué dans le paragraphe ci-dessus), mais le système binaire cissexiste. Célébrons la diversité du genre et ne silencions pas les voix des personnes trans et intersexes dans ce combat.

     

    Et si votre argumentaire disant qu’il faut détruire le genre/sexe sert à silencier les personnes trans et intersexes, c’est complètement foireux. L’effacement des identités des personnes trans et intersexes est un mécanisme faisant partie intégrante de l’oppression patriarcale, les silencier revient à le reproduire… Les discours de type « œillères » (ne pas voir le genre => « on est tous humains blabla ») sont aussi très problématiques dans la mesure où ils échouent à reconnaître les oppressions spécifiques vécues par les personnes sexismées, en particulier trans et intersexe. Oui on est « tous humains » mais certain-e-s ne sont pas considérés comme tel-les par ce système et il est nécessaire de le reconnaître et d’en comprendre le mécanisme, ce que ne permet pas de faire le « genderblind ». Au contraire, faire semblant de ne pas voir le genre ne fait qu’invisibiliser l’oppression vécue et ne résout rien.

     

    6.    Esquisse d’intersection entre sexisme et racisme

     

    Le système de genre binaire blanc n’est pas universel. D’autres cultures ont ou avaient des systèmes de genre différents. Par exemple, les peuples natifs américains reconnaissaient 3 à 5 genres. Le terme Two-spirit (« deux-esprits ») est un mot équivalent à non-binaire mais spécifique aux natifves américain-e-s (et ne doit donc pas être utilisé par des personnes non-concernées évidemment).  

    Lors de la colonisation, les blanc-he-s ont forcé les personnes racisées à se conformer à leur système de genre binaire. Cette oppression s’appelle le binarisme et les personnes racisées en souffrent encore aujourd’hui.

     

    Il y a également tout un tas de stéréotypes de genre racistes associées aux personnes racisées.

     

    Voici des sources que vous pouvez consulter pour aller plus loin :

    -          Un article sur le genre chez les natifves américain-e-s

    -          Un article qui détaille les formes de sexismes subies spécifiquement par personnes racisées

    -          Une vidéo qui discute de la race et du genre en tant que construits sociaux (sous-titrée en français, pensez à activer les sous-titres) : « Race/gender doesn’t exist – the argument of the social constructs » Queer as Cat

     

     

    Conclusion

     

    La division artificielle de l’humanité en deux catégories de sexes/genres ainsi que l’effacement et la pathologisation des identités trans et intersexes sont des mécanismes oppressifs servant le patriarcat. Un féminisme exclusif des personnes intersexes et trans échoue à déconstruire convenablement le sexisme et les oppressions liées ; au contraire cela les alimente en essentialisant le sexe et le genre. Arrêter de classer les êtres humains en fonction de leur sexe/genre est bien entendu un objectif de notre militantisme mais cela ne saurait défaire des siècles de patriarcat et l’idée d’une société non-genrée n’est qu’une utopie lointaine. Il est donc nécessaire de célébrer la diversité des genres/sexes au lieu de vouloir les effacer.

     

     

    Partager via Gmail

    2 commentaires
  •  

    Il y a beaucoup de mauvaise compréhension – et aussi de mauvaise foi – concernant la question de la socialisation des personnes trans, notamment de la part des TERF (féministes radicales trans-exclusives). Pour elles, le genre se construit via la socialisation (jusque là on est d’accord) et on ne peut échapper à la socialisation de son assignation (c’est là qu’on est plus d’accord) : « on t’assigne un genre dans lequel tu es socialisé-e et ça détermine comment tu es perçu-e par les autres, on ne peut donc pas échapper à ça. » Dans cette façon de pensée, les personnes trans sont leur genre assigné dans le fond (vu que « genre = socialisation » dans leur paradigme), car elles ont été socialisées comme ça. En gros, ça revient à dire que la transidentité n’existe pas.

     

    Si vous êtes un peu renseigné-e sur la question ou avez eu le « plaisir » de côtoyez ce milieu féministe, vous devez savoir qu’un de leurs arguments phare est notamment que les femmes trans ont été socialisées comme des hommes, et ont par conséquent eu des privilèges masculins, et ne seraient donc pas de « vraies » femmes et pas concernées par le féminisme. Beaucoup de femmes trans se sont exprimées à ce sujet pour expliquer qu’elles n’ont pas été socialisées comme des hommes et n’ont jamais eu le privilège cis-masculin. En effet, étant des femmes, elles ont aussi intériorisé les messages nocifs du patriarcat comme toutes les femmes. De plus, elles ont subit beaucoup de violences du fait d’être « une femme (trans) parmi les hommes (cis) » et vivent une oppression particulièrement forte issue de l’intersection entre la transphobie et le sexisme appelée transmisogynie. Pour comprendre en détail la socialisation des femmes trans, je vous invite à écouter les concernées. Je conseille notamment cet article (en anglais) qui contient aussi des notions générales sur la socialisation sur lesquelles je vais m’appuyer dans la suite de cet article (je réexpliquerai ce dont j’ai besoin donc pas de panique si vous ne lisez pas cet article) :

    https://ashemcgee.wordpress.com/2014/06/09/socialization-arguments-are-transmisogyny/

     

    Comme je le disais, beaucoup de femmes trans ont déjà démonté l’argument de la socialisation masculine donc je ne vais pas revenir là-dessus. La socialisation des personnes non-binaires est quant à elle beaucoup moins discutée et je pense que ça vaut le coup d’en parler. En effet, c’est encore une autre paire de manche puisque les genres non-binaires n’étant pas reconnus socialement, de nouveaux arguments émergent à leur encontre.

    [Bon, passons sur le fait que beaucoup de TERF font exprès de ne pas comprendre que quand on parle de « se sentir tel genre », on parle de se reconnaître dans ce genre et du processus d’identification qu’il y a derrière et non pas d’une espèce d’aura magique et mystérieuse.]

    Ainsi, on entend des discours du type « on ne peut pas être d’un autre genre que homme ou femme car le genre existe via la socialisation et il n’y a pas de socialisation non-binaire » qui se traduit par la notion de « coquille identitaire vide » ou encore « un genre socialement incohérent » : le fond du message, c’est que la non-binarité n’aurait pas de réalité sociale. C’est faux et ce que je voudrais expliquer dans cet article. Je vais d’abord aborder la socialisation et la transidentité d’un point de vue plus général puis me concentrer sur la non-binarité et mon expérience personnelle.

      

    1.    C’est quoi la socialisation de genre ?

     

    La socialisation de genre, c’est le processus par lequel un individu humain apprend à fonctionner dans une société genrée. On assigne tout d’abord un genre (homme ou femme) à l’enfant qui vient de naître en se basant sur ses organes génitaux apparent, puis on va l’élever dans ce genre afin que l’enfant apprenne à performer ce genre (le genre est en effet ce qu’on appelle une performance sociale, notion introduite par Judith Butler – notez que je ne suis pas spécialiste de son travail). Ashley Allan (l’auteure de l’article cité ci-dessus) explique que la socialisation comprend trois points :

    le contexte : lieu, époque, …

    le contenu et le processus : c’est comme la pièce, les répliques et les acteurs (cf. notion de performance). Cela comprend la structure de l’activité socialisatrice : comment est-elle réalisée ? Est-ce un processus total ou partiel ? Etc.

    - la réponse : la façon dont la personne répond aux messages reçus. « Cela signifie que la personne a un concept d’elle-même [self-concept], est consciente d’elle-même [self-aware]. »

    Lorsque les TERF, entres autres, parlent de socialisation, elles oublient l’élément clé qu’est la réponse.

     

    Ashley Allan rappelle qu’une féminité partagée (identique) pour toutes les femmes est un mythe [myth of shared womanhood], qui « a déjà été démantelé par les femmes racisées en particulier, ainsi que les femmes trans. » Il y a en effet plein d’expériences différentes parmi les femmes, ne serait-ce que parce que le contexte change (à la fois le contexte culturel et personnel) mais aussi parce que la réponse n’est pas exactement la même pour toutes les femmes. Et c’est la même chose pour tous les (a)genres.

     

    J’en viens à présent aux personnes transgenres. La notion de réponse devient cruciale dans cette discussion. En effet, les personnes transgenres ne sont pas socialisées comme le genre assigné, parce que leur réponse n’est pas congruente avec les attentes liées à leur assignation (de façon non choisie, pour être bien clair à ce sujet : on ne choisit pas son genre).

     

    Voici comment je visualise les choses, chronologiquement :

    - assignation de genre à la naissance = action externe qui vise à socialiser l’enfant dans ce genre.

    - réponse interne non-congruente (qui peut être très tôt).

    - la socialisation en ressent les conséquences via l’action externe (même lorsque la personne n’a pas encore conscience d’être trans) : la personne trans est alors traitée différemment par ses pairs et reçoit les doubles injonctions liée à la transphobie (elle est simultanément rejetée comme membre du groupe d’assignation et reçoit l’injonction d’en faire partie, de « rentrer dans le rang »). En fin de compte, la socialisation de la personne trans est donc différente de celle d’une personne cis de la même assignation : il y a bien une réalité sociale derrière la transidentité. 

    Ce troisième point est ce que je vais qualifier de rétroaction : la réponse à l’action externe entraîne un effet en retour sur l’action externe.

    Par exemple, une personne non-binaire amab qui est socialement exclue par les mecs cis car perçue différente, elle est alors insultée, agressée, etc. ce qui la rend encore plus vulnérable à la violence.

     

    Si je devais utiliser une analogie, c’est comme si on te mettait de la musique (assignation) et qu’on te demandait de faire une chorégraphie de danse classique (action externe de socialisation) et puis que tu finissais par faire de la danse moderne jazz (réponse : genre réel) parce que c’est plus naturel pour toi et t’as aucune idée de comment on fait de la danse classique sauf que le moderne jazz ira pas du tout avec la musique en fond, ça va se voir, ça va pas plaire et ça aura des conséquences (rétroaction sur l’action externe de socialisation). On peut te crier autant qu’on veut que la musique c’est du classique et que tu peux pas danser ça dessus, au final tu auras bien dansé du moderne jazz et pas du classique, c’est juste un fait (donc tu n’as pas été socialisé comme ton assignation mais ton genre réel).

       

    J’ai été socialisé comme non-binaire (socialisation et transidentité)

     

    On voit donc que la réponse influence l’action externe et donc la socialisation globale. La réponse d’un individu conditionne sa socialisation de genre.

    Même si dans certains cas une personne trans peut mettre énormément d’effort à masquer sa non conformité pour éviter au maximum la rétroaction, cela causera divers problèmes de santé (anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire, suicide…), ce qui n’est absolument pas un privilège. Les personnes cis n’ont pas à chercher à éviter la rétroaction ni ne veulent se tuer pour leur genre assigné. De plus, malgré tous les efforts de la personne trans pour éviter la rétroaction, dans la plupart des cas, elle sera là un moment ou un autre.

     

    2.    La socialisation non-binaire

     

    On a vu dans la partie précédente que la socialisation d’une personne trans ne se faisait pas dans son genre assigné. Reprenons donc l’argument auquel cet article vise à répondre : « on ne peut pas être d’un autre genre que homme ou femme car le genre existe via la socialisation et il n’y a pas de socialisation non-binaire ». Le point clé, c’est que si la réponse de l’individu n’est ni homme ni femme, la socialisation sera effectivement non-binaire. Ca a des conséquences sociales. Ca n’est pas une coquille identitaire vide. Il y a bel et bien une réalité derrière la non-binarité.

     

    Prenons mon propre exemple. J’ai été assigné fille à la naissance. On a essayé de faire de moi une fille, mais j’y comprenais rien. Un peu comme cette histoire de danse, je me suis retrouvé à danser du moderne jazz sur une symphonie classique, c’était moche pour les personnes cis. Tout le monde voyait bien que je faisais « tâche », que j’étais différent. Et j’ai été harcelé pour ça (la fameuse rétroaction). Je n’ai jamais fait partie du groupe des filles et je ne m’y suis jamais reconnu, et tout le monde le savait, même si par ailleurs je recevais l’injonction de « rentrer dans le rang ». Je n’ai pas été socialisé comme une fille. J’ai été socialisé comme une personne non-binaire.

     

    J’aimerais aussi souligner que la socialisation est un processus dynamique, pas statique. C’est notamment pour ça qu’il est possible que le genre d’une personne soit fluide ou évolue au cours de sa vie : la réponse n’est pas forcément constante. Il se peut que cela change sans raisons apparentes ou que la réponse dépende d’autres facteurs. En effet, certaines personnes de genre fluide observent des cycles liés à certains paramètres comme le cycle menstruel (cyclogenre) ou les saisons (faegenre) ou bien que leur fluidité est déclenchée dans certaines conditions (condigenre). Il existe aussi des personnes neuroatypiques dont le genre change selon leur état (neurogenres). Par exemple, certaines personnes bipolaires ont un genre durant leurs phases dépressives et un autre genre durant leurs phases maniaques (le terme est aussi cyclogenre). Caedogenre est également un neurogenre dans lequel l’identité de genre a changé après un intense trauma : en effet, la réponse d’une personne après un trauma peut s’en trouver modifiée.

    De plus, la réponse n’est pas forcément unique. C’est notamment le cas des personnes ayant plusieurs genres (bigenre, trigenre, polygenres).

    La réponse peut aussi être partielle, c’est le cas des demigenres (demi-fille, demi-garçon, etc.) Il y a donc une vraie réalité non-binaire derrière les demi-genres. Une demi-fille afab n’est pas « juste une fille au fond » car le processus de socialisation en tant que fille n’a été que partiel.

    Pour finir, les genres qui ne dérivent pas des genres binaires, tel que le genre maverique, ont aussi une réalité matérielle derrière et en terme de socialisation. Parce que la réponse compte, la façon dont l’individu se perçoit lui-même, son concept de lui-même, sa conscience de lui-même, compte dans la rétroaction.

     

    Conclusion :

    Je propose donc qu’on arrête de traiter la socialisation comme un sujet aussi simple que « afab vs amab » et qu’on comprenne enfin cette notion de réponse. C’est indispensable à la discussion. La non-binarité n’est pas une coquille identitaire vide. Les personnes non-binaires ont été socialisées comme des personnes non-binaires. Au passage, j’espère aussi que vous aurez compris que diviser les personnes non-binaires en amab et afab est purement cissexiste.

     

     

    Partager via Gmail

    8 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique