• Fille ratée ou non-binaire réussi ?

    1.    La fille ratée

     

    Avant même d’envisager ne pas être une fille, puisque je ne savais pas qu’on était pas forcément son genre assigné et je ne connaissais pas non plus l’existence de la non-binarité, je me suis bien rendu compte que je n’étais pas « comme les autres filles ». J’ai d’abord trouvé que les autres étaient « trop filles ». Puis je me suis aperçu que c’était surtout moi qui n’était « pas assez fille ». Le ressenti de cette différence entre elles et moi s’est accentué à l’adolescence où les filles devenaient moins enfants et plus femmes à mesure que les garçons devenaient eux aussi moins enfants et plus hommes. Je me retrouvais donc dans ce monde parfaitement binaire, esseulé.  

    Je comprenais bien que j’étais censé être une fille, et qu’on attendait de moi que j’en sois une. Seulement, je n’y arrivais pas. Je ne comprenais pas ce que je faisais mal ou ce que devais faire pour que ça marche. Je ne comprenais pas non plus pourquoi les filles étaient comme ça et comment on faisait pour devenir une fille. Le constat était sans appel : j’étais une fille ratée. Et les autres me le faisait payer. Il fallait rentrer dans la norme. Arrêter d’être cette petite chose non-conforme dans le genre que tout le monde déteste.

    Arrivé à l’âge de 15 ans, ne pas réussir à être une fille était sûrement le plus grand échec de ma vie (et cela allait de paire avec le fait de ne pas réussir à être neurotypique – bref, je n’arrivais pas à être « normal »).  Ca avait pourtant l’air si facile pour les autres et… même ça, être une fille, je ne l’ai pas réussi. Avec la pression sociale pour rentrer dans la norme, j’ai commencé à essayer de m’y conformer. J’ai observé les filles et tenté de les imiter. Ca plaisait à la société ça. Seulement, faire semblant d’être quelqu’un que l’on est pas est rarement une bonne idée sur le long terme : on finit par craquer, et nous voici aujourd’hui sur ce blog – vous connaissez la suite de l’histoire.

     

    2.    Le défi d’être fier dans une société enbyphobe

     

    Aujourd’hui, je sais que je ne suis pas « une fille ratée » mais non-binaire. J’essaye d’être fier de ce que je suis. Seulement, cette impression d’être « raté » revient quelques fois. C’est dur de se considérer comme un humain complet lorsque cette société transphobe invisibilise et violente sans cesse les personnes non-binaires. La déshumanisation fait partie intégrante de l’enbyphobie. Elle nous fait nous sentir incomplet-e-s, cassé-e-s, raté-e-s, moins que des humains... Si en plus on a des parents qui tiennent le discours « j’ai mis au monde une fille » et qui se demandent ce qu’iels ont raté pour qu’on « ne veuille pas être une femme », ça n’arrange strictement rien.

    J’ai eu la naïveté de croire qu’annoncer être non-binaire pourrait être « moins pire » que d’annoncer être un mec trans – essentiellement par enbyphobie intériorisée, parce que moi j’étais pas « vraiment » trans. Je me fourrais le doigt dans l’œil, je suis VRAIMENT trans, et l’annonce de la non-binarité ne protège en rien de la transphobie – et en plus, les gens comprennent encore moins car ce ne sont pas des genres que l’on connaît dans notre société.

    Bref, invisibilisées, niées, violentées, il est très clair que la société ne veut pas des personnes non-binaires. Et cela joue clairement sur ce sentiment d’échec. La société ne veut pas qu’on soit fièr-e-s de ce qu’on est, elle ne veut pas qu’on s’aime.

    Dès lors, être fier de moi-même, m’aimer, me considérer comme l’humain complet que je suis est un acte subversif et politique par définition. C’est un défi à l’enbyphobie.

     

    3.    De la fille ratée au non-binaire réussi

     

    Je voudrais basculer du paradigme de « la fille ratée » au paradigme du « fim* réussi » - ou de « la personne non-binaire réussie » si vous préférez cette formulation.

    *Fim = équivalent non-binaire à fille/garçon

     

    En effet, il était temps d’arrêter de me comparer à ce que je ne suis pas (une fille cis) et d’accepter ce que je suis (une personne trans non-binaire). Il était temps que le fim que je suis prenne son indépendance des attentes sociales cissexistes : ille existe en lui-même et pour lui-même. Il faut comprendre que les attentes de la société sur mon genre étaient tout simplement fausses et que je n’ai rien raté : je n’étais juste pas une fille.

    Ou… peut-être bien que si, en un sens, j’ai raté, j’ai raté à satisfaire les attentes sociales. Mais cet échec est en fait une réussite. Parce sans ça je ne serais pas moi, tout simplement.

    Bref, tout dépend de la perspective, mais quoiqu’il en soit : je suis un fim réussi. Point à la ligne.

     

    Alors j’aimerais te dire quelques mots, chère société enbyphobe : arrête de nous comparer aux genres binaires. Nous ne sommes pas des « filles/garçons raté-e-s », des « filles/garçons cassé-e-s », des « filles/garçons au fond », des « filles masculines/garçons féminins », et encore moins des « garçons manqués » (pour les personnes non-binaires assignées filles). Cette dernière expression est très symptomatique de la façon dont notre société traite la non-conformité de genre : t’es « manqué », « raté ».

    Chère société enbyphobe, nous sommes des êtres à part entière, nous sommes des non-binaires dans toute notre plénitude, des non-binaires réussi-e-s. Nous n’avons pas besoin d’être comparé-e-s à ta binarité pour exister pleinement en tant que nous-mêmes. Il n’y a rien de raté chez nous.

     

    Alors, filles/garçons raté-e-s ou non-binaires réussi-e-s ? La question ne devrait pas se poser. Chère société enbyphobe, ravale ton enbyphobie. On est là et on est fièr-e-s.   

     

    - UESG

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  • Commentaires

    1
    The marginal kitten
    Jeudi 29 Juin à 01:02
    Bonjour, je me permets de réagir à ton article :si j'ai bien compris tu ne te trouvais pas "assez fille", tu te sentais en décalage avec les autres filles et c'est comme ça que tu as décidé de te considérer comme non-binaire. Alors je te pose cette question: qu'est ce que tu entends par trop ou pas assez fille? Parce que de ce que j'ai compris, ta façon de voir les femmes me paraît assez réductrice comme si il y avait une façon d'être une femme. Or à la base une femme est tout simplement une femelle humaine adulte c'est à dire une de tes caractéristiques biologiques, au même titre que la couleur de tes cheveux, de tes yeux etc... En gros ça détermine ce que tu es mais non pas qui tu es. Qui tu es c'est toi, ta personnalité, tes goûts etc... et ça t'es entièrement propre et personnel.C'est la société qui nous fait croire qu'il y a une façon "d'être une femme" et qui a attribué tous les clichés que nous connaissons au sexe féminin. Et ce n'est pas parce que tu es en décalage avec les autres filles que tu n'en n'est pas une. En tant que femme je me sens moi même en décalage avec beaucoup de femmes parce que je ne me conforme pas aux stéréotypes féminins et que je possède une personnalité atypique mais je n'en suis pas moins une femme. Où sinon quoi? Si on ne colle pas à une certaine construction sociale de la femme on n'en n'est plus une? Ça se réduit à ça être une femme? Je ne comprends pas pourquoi, au lieu de créer plusieurs genres pour des personnes qui tout simplement ne s'identifient pas aux codes exigés par la société on ne pourrait tout simplement pas éclater ce concept de genre?(progressivement ce n'est pas quelque chose qui se ferait du jour au lendemain) Homme et femme ne désigneraient alors que de simples caractéristiques biologiques en fonction du sexe et ne seraient plus assignés à certains comportements particuliers comme la virilité pour les hommes et la délicatesse pour les femmes pour prendre des exemples bateaux. Je pense que cela supprimerait tout sentiment de décalage que des personnes pourraient ressentir et nous n'en serions que mieux. Tout ceci ne reste bien sûr que mon avis et je reste ouverte à toute discussion.
      • Jeudi 29 Juin à 12:39

        Je ne suis pas une fille/une femme et ça n'a rien à voir avec les stéréotypes. On me disait qu'il n'existait que les filles et les garçons, donc me sachant ni l'un ni l'autre j'essayais de malgré tout comprendre comment c'était possible s'il n'existait que deux options. Comme je n'avais pas le mot non-binaire à ma disposition, je devais composer avec les outils que j'avais pour m'exprimer, d'où le langage "pas assez fille"/"fille ratée". Mais ce n'est pas que je ne suis "pas assez fille" ou "une fille ratée", je ne suis PAS une fille tout court en fait, mais il me manquait les mots pour le dire. La non-binarité a toujours existé, on ne créé rien du tout "en plus". Je te conseille de parcourir le reste du blog pour mieux comprendre le genre et la non-binarité. Et s'il te plait, ne remets pas en cause mon vécu, je le connais mieux que toi, je sais mon identité. Je ne suis pas une fille, c'est tout.

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