• J’ai lu le National Geographic : critique d’une personne trans non-binaire

     

    Le numéro de janvier/février 2017 du National Geographic est dédié aux questions de genre. Je l’avais au préalable feuilleté chez quelqu’un et avait constaté avec bonheur qu’on y parlait de non-binarité, entre autre. Je trouve, pour ma part, que c’est plutôt historique qu’un tel sujet soit abordé dans un journal francophone qu’on peut acheter à peu près n’importe où. Je me devais donc de l’acheter et le lire. Voici ce que j’ai à en dire.

     

    1.    La couverture

     

    Alors que dans les versions anglophone, le dossier sur le genre fait la une avec en gros titre « gender revolution » (la révolution du genre) et des personnes trans et intersexes en photo, il n’en est rien dans la version française. La France réac’ aura préféré ne pas donner tant de visibilité aux personnes trans et intersexes et on se retrouve donc avec la Russie à la une, ce qui est fort déplaisant. Le titre « gender revolution » a été troqué pour un « transgenre, ce qu’en dit la science » en haut et en petit. Inutile de dire que ce titre est déshumanisant et sensationnaliste. Nous ne sommes pas des cobayes de laboratoire et avant de savoir « ce qu’en dit la science » encore faudrait-il savoir ce qu’en disent les personnes concernées ! Bref, c’est un 0 pointé pour cette couverture française !

     

    J’ai lu le National Geographic : critique d’une personne trans non-binaireJ’ai lu le National Geographic : critique d’une personne trans non-binaire

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    2.    La préface : « le genre et ses variations »

     

    La préface est somme toute honorable et introduit bien le sujet. La phrase « il faut écouter le ressenti de ces centaines de personnes de milliers de personnes dans le monde qui parfois souffrent terriblement » rattrape un peu la catastrophe du titre si je puis dire. Je n’ai pas grand chose de plus à ajouter sur cette préface.

     

    3.    Le glossaire

     

    Le dossier s’ouvre avec un glossaire qui m’a agréablement surpris. S’il y a quelques erreurs, il est malgré tout assez complet et bien rédigé. La plupart des définitions sont correctes.

     

    Je regrette que la définition de non-binarité inclue l’expression de genre ; le terme non-binaire est de nouveau défini un peu plus loin dans le dossier et rattrape cette erreur. Je regrette également que l’on parle de « rejet » de la binarité ce qui pourrait laisser entendre que les personnes non-binaires le sont par choix politique.  

     

    Gros point noir : la définition d’intersexué comme « trouble du développement sexuel ». Cette critique a été émise par Pidgeon Pagonis, activiste intersexe non-binaire, qui nous informe également que ceci a été corrigé dans la version numérique anglophone – pour la version française je ne sais pas. Autre question que je me pose : pourquoi avoir traduit par « intersexué » ? Il me semblait que le terme consensus était « intersexe » ?

     

    J’apprécie que le glossaire signale que le terme « transsexuel » est un terme ancien ayant été remplacé par « transgenre ».

     

    4.    Fille ou garçon, c’est quoi la différence ?

     

    Dans cette section, des enfants de 9 ans à travers le monde ont été interrogé-e-s sur ce qu’impliquait pour euxe d’être une fille ou un garçon. Gros hic : pas d’enfant non-binaire dans ce panel de jeunes. Cela aurait pourtant été intéressant voire nécessaire. Pourquoi ne pas demander à quelques enfants non-binaires ce que cela implique pour euxe et pourquoi cette section est-elle construite de façon exclusivement binaire ? Il n’y a également qu’une seule personne trans interrogée en tout et pour tout si je ne m'abuse : Avery, fille trans américaine.

     

    Pidgeon Pagonis a également critiqué le fait que le dossier est très americano-centré (ou centré sur l’occident de façon plus générale). En effet, dans cette partie la seule enfant blanche et cis interrogée (Canadienne) semble ne pas faire état du sexisme dans leur pays (« nous sommes tous égaux ») ce qui donne une impression globale de « regardez iels font tout mal ailleurs alors que chez nous ça va » et peut empêcher une remise en question.

     

    5.    Transgenres, ce qu’en dit la science

     

    A noter que tout au long de cette partie, les termes "transgenres" et "cisgenres" sont employés comme des noms ("les transgenres") alors que ce sont des adjectifs ("les personnes transgenres"). Il ne faut pourtant pas chercher bien loin pour savoir cela et c'est la moindre des choses quand on traduit un dossier...

     

    Cette partie commence par parler des opérations de normalisation non consenties subies par les personnes intersexes. Vincent Guillot s’y exprime, entre autres. Cette partie m’a semblée correcte. Qu’en pensent les concerné-e-s ?

     

    Ensuite, on a le droit à une double page de photo avec pour légende « le petit garçon qui se disait fille » : sensationnaliste et transphobe. Il aurait fallu dire « la petite fille qui avait été assignée garçon » ou bien simplement « Oti est une fille qui a été assignée garçon » pour éviter le côté sensationnaliste de « LA petite fille QUI blabla ».

    Pour rattraper ce faux-pas, on a tout de même le droit à un schéma qui illustre la notion de sexe, genre et expression de genre plutôt pas mal. Une sorte de licorne du genre améliorée. C’est à cet endroit que la définition de non-binaire est mieux : « s’identifie à la fois aux hommes et aux femmes ou à un genre qui n’est ni l’un ni l’autre ».

    Ensuite, on nous parle de la notion genre comme une addition de plusieurs éléments : chromosomes, anatomie, hormones, psychologie, culture. C’est une vision intéressante car cela rappelle que le sexe consiste aussi en des catégories construites socialement. Je ne suis néanmoins pas sûr que le message soit forcément très clair.

    Dans la foulée, on nous parle des différentes études sur la cause la transidentité tout en soulignant (heureusement !) que ces études sont biaisées et sur de très petits échantillons (donc on ne peut pas en conclure grand chose !) Mise à part ça, on se demande pourquoi une telle obsession pour trouver la « cause » de la transidentité, c’est un peu crispant.

    On nous parle ensuite de Miley Cyrus, on mentionne le genre dans d’autres cultures, etc. Chose curieuse : il est dit que le pronom neutre en anglais, « they », signifie « eux ». A ma connaissance, cela veut dire « ils » si on le traduit littéralement. Je ne m’explique pas d’où sort ce « eux » (qui serait « them »).  

    Il y a ensuite une carte qui montre la législation des différents pays en matière de changement d’état civil. Il y est fait mention de stérilisation obligatoire et de violation des droits humains, donc c’est bien car c’est important.

    Une double page nous montre ensuite des femmes trans travailleuses du sexe racisées victimes d’agressions et qui vivent dans la peur.  C’est bien car c’est aussi important, mais je regrette que l’essentiel du reste de ce dossier se focalise encore et toujours sur la transition plutôt que sur la transphobie (dont il ne me semble pas avoir lu le nom une seule fois au cours de ce dossier !!!? Je remarque que ce mot était également absent du glossaire : ne voudrait-on pas culpabiliser les « pauvres personnes cis » ???)

     

    « Beaucoup de jeunes qui ne se sentent pas pleinement fille ou garçon optent pour un pronom de genre neutre, souvent inventé, tels ‘ille’, ‘iel’ ou ‘ol’. » C’est super que des pronoms neutres soient mentionnés ! Je signale tout de même au National Geographic que tous les mots sont inventés… Dit comme ça, cela peut sembler péjoratif.

     

    Bon, là ça se gâte vraiment, un fameux « expert cisgenre » vient nous expliquer que laisser transitionner les enfants trop tôt c’est pas bien puis on nous parle de « choix irrévocables ». C’est vrai que des vêtements différents, un prénom et un pronom différents c’est teeeeeellement irréversible ! On aurait pu se passer d’interroger ce psychiatre à la noix. National Geographic nous fait quand même l’honneur de nous informer qu’il s’est mis à dos les militant-e-s trans mais on n’aura pas le plaisir de les écouter ! Par contre, on lira le plaidoyer de l’ « expert cisgenre » se défendre des reproches dont on n’a pas vu la couleur.

     

    La fin du dossier parle surtout de E, une personne utilisant le pronom « they », mais l’auteur-e de l’article continue d’utiliser « elle » alors même que l’on parlait des pronoms neutres deux pages avant. Le consensus est d’utiliser iel, mais si l’auteur-e ne le savait pas, même ille ou ol aurait été mieux que de mégenrer la personne. D’ailleurs, ce n’est pas la seule fois du dossier où une personne trans est mégenrée (lorsqu’on parle d’elle avant transition).

     

    Le dossier s’achève sur la photo d’un homme trans, torse nu, deux semaines après sa mammectomie. Etait-il bien nécessaire d’exposer cela à la vue des personnes cis à la curiosité malsaine déjà trop focalisées sur les opérations des personnes trans ? Ou au contraire était-il positif de montrer un corps trans pour le normaliser ?

     

     

    Conclusion :

     

    En résumé, ce dossier sur le genre est un inégal. Il y a de très bonnes choses, comme la visibilité donnée aux personnes non-binaires et intersexes, et des moins bonnes. Il me semble tout de même que le résultat final est plutôt correct, et que voir ces questions abordées dans ce type de journal en français aussi largement est sans précédent (ou presque sans ?)

     

    Je regrette surtout la focalisation excessive sur la transition et la question des enfants trans qui est une fois de plus mal gérée, au détriment d’approfondir sur les questions autour de l’oppression systémique qu’est la transphobie.   

     

     

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