• Je croyais que j'étais hétéro: mon chemin vers la bisexualité

     Comment ça les hétéros sont pas attiré-e-s par plusieurs genres ? XD

     

    J’ai été élevé dans une société hétérosexiste[1] et cissexiste[2], c’est pas un scoop. Du coup, en tant que personne assignée fille à la naissance, on m’a appris que je devais être hétéro et donc être attiré par les garçons. Manque de bol je suis ni une fille ni hétéro. Déjà, étant non-binaire il n’y a aucune configuration pour moi où je peux être hétéro puisque je sors de la binarité homme/femme sur laquelle la notion d’hétérosexualité est construite. Ensuite je suis attiré par plusieurs genres (tous pour moi), et je me définis donc comme bisexuel[3]. Je suis aussi aromantique[4] et plus précisément quoiromantique[5], c’est à dire qu’en pratique je ne fonctionne pas avec une claire dichotomie entre attirances platonique et romantique.

     

    Ceci dit, j’ai longtemps cru être hétéro et ce principalement à cause de l’hétérosexualité obligatoire et de l’invisibilisation des autres orientations – en un mot à cause de l’hétérosexisme. Puisque j’étais attiré par les garçons et que c’était ce qu’on me vendait comme étant l’hétérosexualité en tant qu’assigné fille, tout en ne parlant jamais de la possibilité d’être attiré par plusieurs genres,  j’en ai déduit en toute logique que j’étais hétéro. J’en ai aussi logiquement conclu que toutes les personnes hétéros étaient attirées par plusieurs genres puisque c’était ce que je vivais.

    C’est intéressant car je ne suis pas la seule personne à avoir vécu ça. Alayna Fender est une femme cis bisexuelle et elle a parlé plusieurs fois sur sa chaîne YouTube du fait qu’elle pensait que toutes les filles hétéro ressentaient la même chose qu’elle envers les filles, que c’était typique et qu’elle était donc hétéro. Surtout que l’affection émotionnelle et physique entre deux filles (ou entre deux personnes assignées filles[6]) est souvent beaucoup moins sexualisée. Le sexe entre deux femmes est souvent considéré comme n’étant « pas du vrai sexe » par exemple. Mais ce n’est pas uniquement le sexe dont je parle, ça peut être juste les marques d’affections, les câlins, les mots gentils, etc. qui ont plus facilement lieu de façon platonique entre filles/assigné-e-s filles. Avec la masculinité toxique chez les mecs cis, ils sont beaucoup plus dans la retenue au niveau des marques d’affection. Et l’interaction entre une fille (cis) et un mec (cis) est forcément directement sexualisée/romancée à cause de l’hétérosexisme. Du coup, ça peut être plus difficile de se rendre compte de ses attirances envers les filles quand on est une fille ou assigné-e fille.

    Pour ne rien arranger, étant aromantique/quoiromantique, ça me compliquait encore plus la tâche. Puisque du coup ne percevant pas une dichotomie claire entre platonique et romantique, c’était plus facile de me convaincre que ce que je ressentais là pour les garçons ça devait être romantique et ce que je ressentais là pour les filles ça devait être platonique même si dans la pratique c’était la même chose.

     

    J’ai donc passé toute mon adolescence persuadé que toutes les personnes hétéro ressentaient plus ou moins la même chose. Pourtant je savais que la bisexualité existait, je connaissais la vieille définition dépassée (« aimer les filles et les garçons »), mais je me disais que les bi étaient encore plus attiré-e-s par plusieurs genres que les hétéros. Comme s’il y avait un seuil au dessus duquel on était qualifiable de bi. C’est ridicule quand j’y pense maintenant, mais ça avait quand même un semblant de logique à l’époque, parce qu’étant aromantique/quoiromantique mes attirances sont plus « diffuses » comparées à celles des bi alloromantiques (= pas sur le spectre aromantique). Mais évidemment je ne savais pas tout ça à l’époque.

     

    Je croyais que j'étais hétéro: mon chemin vers la bisexualité

    Description de l'image : il est écrit "Comment ça les autres hétéros sont pas attiré-e-s par plusieurs genres ?" avec en dessous l'image très connue d'un meme dans lequel une femme fait une tête perplexe et il y a des calculs complexes écrits par dessus son visage.

     

    J’ai quand même fini par rassembler les pièces du puzzle et me rendre compte que j’étais vraiment bi. Je ne suis pas vraiment capable d’identifier ce qui m’a fait réalisé cela précisément, je pense que c’était plutôt un processus sur le long terme, de réflexion, d’analyse de mes attirances, de comparaison avec les hétéros, etc.

    Et comme souvent on n’a aucun problème avec les autres qui le sont mais s’accepter soi-même est plus dur. J’ai eu la phase « je sais que je suis bi mais je veux pas me l’avouer » vers 17 ans, c’est un peu l’état paradoxal en fait. « Je sais mais je veux pas savoir du coup je préfèrerais que ça reste bien au fond de ma conscience, je veux pas me risquer à trop gratter sous la surface, me retrouver face à ça et être vraiment obligé de me l’admettre » en gros. Puis après avoir fait mon coming-out à moi-même vers 19 ans, j’ai eu la phase « ça sert à rien d’en parler, je suis en couple avec un mec, c’est pas pertinent ». Je me trouve tellement ridicule avec le recul, en plus je suis non-binaire, je ne peux pas être en couple hétéro de toute manière. Mais bon, je vais essayer d’avoir un peu d’indulgence pour moi-même, c’est un état d’esprit par lequel passent beaucoup de personnes bisexuelles malheureusement à cause de la biphobie intériorisée.

    Bon il est enfin arrivé un jour où j’en ai eu plus rien à faire et où j’aurais été prêt à me balader avec un drapeau bi sur la tête en lançant des paillettes (j’exagère un peu mais vous avez l’idée, je m’étais enfin assumé pleinement). J’ai finalement commencé à faire mon coming-out bi à 21 ans en même temps que mon coming-out non-binaire en fait, ça faisait package queer comme ça. Avec la question du genre, la question de l’orientation vient souvent sur le tapis de toute façon.

    Je croyais que j'étais hétéro: mon chemin vers la bisexualité

    Drapeau bisexuel (fuchsia, violet, bleu) 

     

    Avec tout ça j’ai quand même passé une dizaine d’année (fin primaire/début collège jusqu’à environ 21 ans) tantôt paumé, tantôt à marchander avec ma biphobie intériorisée avant d’enfin arriver là où j’en suis aujourd’hui. Ca a été un processus long et parfois douloureux. Avoir eu accès à des ressources m’aurait probablement épargné tout ça. Il existait probablement des trucs sur internet sur la bisexualité déjà, mais vers 12/13 ans j’avais pas eu du tout l’idée de chercher par moi-même. Quand tu crois que t’es hétéro, tu penses pas à chercher quoi que ce soit de toute façon. C’est pour ça que j’estime que des campagnes de sensibilisation sont importantes. Pas seulement que l’info soit présente sur internet, mais aussi que l’info puisse « venir à nous ». Par exemple, ça aurait été vraiment bénéfique pour moi que le collège organise une intervention avec une association LGBT+ ou qu’on puisse voir un documentaire etc.  

     


    [1] Hétérosexiste : système qui considère qu’être hétéro est la norme et privilégie l’hétérosexualité en discriminant et invisibilisant les autres orientations.

    [2] Cissexiste : système qui considère qu’être cisgenre (être du genre assigné à la naissance) et privilégie les personnes cisgenres en discriminant et invisibilisant les personnes transgenres (qui ne sont pas exclusivement du genre assigné à la naissance).

    [3] Bisexuel : ici le terme est employé dans le sens général « attiré-e par plusieurs genres » sans préciser le type d’attirance, c’est à dire sans utiliser le modèle d’attirance séparée qui précise d’un côté une orientation sexuelle (pour l’attirance sexuelle) et d’un côté l’orientation romantique (pour l’attirance romantique).

    [4] Aromantique : absence d’attirance romantique.

    [5] Quoiromantique : identité sur le spectre aromantique dans laquelle 1. il n’existe pas de dichotomie claire entre amitié et romance, les attirances platoniques et romantiques tendent à se confondre ou sont les mêmes OU 2. la notion d’attirance romantique n’est pas applicable à la personne.

    [6] J’ai rajouté cette parenthèse « personnes assignées filles » car à l’époque j’étais dans le placard en tant que non-binaire et en plus, avec mon apparence physique je pense que même en étant hors du placard, mes interactions avec des filles ne sont pas perçues de la même manière que si j’étais par exemple un homme cis.

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  • Commentaires

    1
    Astrid
    Mardi 13 Juin à 13:04

    "J’ai eu la phase « je sais que je suis bi mais je veux pas me l’avouer »" j'ai ressenti la même chose quand j'ai découvert mon asexualité, après m'être pensée simplement bi (ou pan)^^.

    C'est vrai que s'il y avait des interventions LGBT+ au collège pour expliquer la variété du genre et de l'orientation sexuelle et romantique, ce serait un plus pour BEAUCOUP de monde...

      • Mardi 13 Juin à 17:12

        J'imagine que c'est une phase assez courante dans différents types de coming out en effet, c'est pas exclusif à la bisexualité.

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