• Le féminisme exclusif des personnes trans

    Dans mon article précédent, je parlais de la place des personnes trans assignées femmes dans le féminisme, et j’ai traité le cas des hommes trans en long, en large et en travers. J’ai également touché un mot sur la prétendue socialisation masculine et l’exclusion des personnes transféminines du féminisme. Afin que l’on soit toustes à la même page, je vous invite donc à lire cet article avant de continuer celui-ci, si ce n’est déjà fait.

    A présent, je vais traiter trois grandes catégories d’arguments excluant les personnes trans du féminisme que j’ai vu revenir plusieurs fois et qui à mon sens comportent des biais de raisonnement.

     

    1.    Le message patriarcal est-il adressé aux personnes trans afab dont le genre n’est jamais féminin ?

     

    J’ai souvent vu l’argument selon lequel les personnes trans afab dont le genre n’est jamais féminin ne seraient pas victimes du patriarcat car le message oppressif ne leur est pas adressé étant donné qu’il est adressé aux femmes et personnes dont le genre est partiellement/parfois féminin. Des exemples appuyant cet argument ont été donné. Par exemple, si on vit dans un système où les personnes qui aiment le jaune sont mal vues, que toi tu n’aimes pas la couleur jaune mais qu’on te regarde de travers parce qu’on pense que tu aimes le jaune, ça ne t’affecte pas parce que toi tu sais que tu n’aimes pas le jaune. Cet exemple me paraît être terriblement mauvais. Pourquoi ?

    Déjà, quand on te tire dessus, même si le message ne t’était pas adressé… ben t’es quand même mort•e. Donc l’exemple des goûts liés aux couleurs est vraiment mal choisi de toute façon. Reste à savoir si le message nous est adressé ou non.

    Il se trouve que les personnes trans afab n’ont pas toujours conscience qu’elles sont trans, étant donné que la société les martèle en leur répétant que ce sont des filles, et même quand elles ont conscience d’être trans, elles doivent répondre à cette injonction cisnormative. Beaucoup d’entre nous avons essayé de nous conformer au modèle fille cis, sans y parvenir, et cela a un lourd prix (dépression, anxiété, dysphorie…) Donc nous avons fait face à une double injonction : l’injonction cisnormative de devoir être une fille et les injonctions patriarcales adressées aux filles. Ainsi, le message nous est effectivement adressé, puisque la société veut que nous soyons des filles : « Toi tu DOIS être une fille ET tu DOIS répondre à ces critères patriarcaux ».

    De plus, dans le système cisnormatif, être une fille équivaut au fait d’avoir une vulve et tout ce qui est cisnormativement associé avec (vagin, utérus, ovaires, règles, poitrine, blablabla). Donc les messages patriarcaux liés au corps me sont directement adressés. Le tabou des règles m’est adressé. L’injonction à prendre la pilule m’est adressée. L’injonction à la maternité m’est adressée. Les injonctions liées au sexe me sont adressées. L’injonction à m’épiler m’est adressée. Et on peut continuer longtemps comme ça mais vous avez l’idée. 

    Donc vous voyez que le message patriarcal est effectivement directement adressé aux personnes trans assignées filles à la naissance.

     

    Petite piqure de rappel : Hey ! N’oublie pas que c’est pas parce que je parle spécifiquement des afab trans dans ce paragraphe, au vu des arguments auxquels je réponds ici, que le patriarcat ne touche pas les amab trans aussi ! J’ai déjà parlé des personnes transféminines dans mon article précédent d’ailleurs. Mais nous allons y revenir. En attendant, je te laisse avec une super image de la BD Assignée Garçon.

    Le féminisme exclusif des personnes trans

    Source : Assignée Garçon 

     

    2.    Peut-on être ni oppresseurse, ni oppressé•e ?

     

    J’ai ensuite vu des arguments comme quoi les personnes non-binaires n’étaient certes pas des oppresseuses, mais pas non plus opprimées sur l’axe du patriarcat. Il me semble qu’il y a dans cet argument une énorme incompréhension sur la façon dont fonctionne un système oppressif. En effet, la définition même d’un système oppressif, c’est qu’il y a un groupe jouissant de privilèges par rapport à un autre groupe (chaque groupe pouvant contenir plusieurs sous-groupes). Donc dans le cas du patriarcat, nous avons d’un côté les hommes cis jouissant du privilège cismasculin, et de l’autre les personnes victimes du patriarcat réunissant toutes les personnes qui ne sont pas des hommes cis. Un système oppressif n’a pas intérêt à laisser un groupe en dehors du système, qui ne serait ni oppressé, ni oppresseur. Le but même du système oppressif est d’y soumettre tout le monde, que tout le monde en fasse partie d’une façon ou d’une autre, sinon le système est bancal.

    Bref, il est impossible que les personnes non-binaires ne soient ni oppressées, ni oppresseuses sur l’axe du patriarcat. Soit elles ont le privilège de l’homme cis, soit elles ne l’ont pas. C’est pas plus compliqué que ça.  

     

    Donc, penchons-nous sur la question. Il me semble qu’entre mon article précédent et le paragraphe au dessus, j’ai répondu en long, en large et en travers à la question de savoir si les afab trans sont victimes ou non du patriarcat, qu’iels soient encore ou plus perçu•e•s comme femmes (au cas où vous n’aviez toujours pas compris, c’est oui ! Fin de la parenthèse). J’ai également déjà répondu à la question par rapport aux personnes transféminines dans l’article précédent et déconstruit l’argument fallacieux de la socialisation masculine.

    Finalement, le seul cas que je n’ai pas traité est celui des amab non-binaires non-transféminin•e•s (agenres, neutrois, maveriques, etc.) Je vais me concentrer sur elleux dans la suite de cet article. Il se trouve qu’iels ont été la cible de nombreux arguments les excluant du féminisme. Je n’ai pas l’habitude de parler d’un sujet qui ne me concerne pas directement, mais j’ai vu une telle violence à leur encontre que je me dois de prendre la parole. Iels ont été violemment silencié•e•s à plusieurs reprises au sujet du féminisme, et je trouve cela inacceptable.

      

    3.    Peut-on définir les victimes du patriarcat comme étant les personnes perçues comme femmes ?

     

    Un des arguments contre les personnes amab non-binaires était le fait que la plupart n’étaient pas victimes du patriarcat (et même des oppresseuses), car pas perçues comme femmes.

    Premièrement, d’où vient l’idée que la plupart des amab non-binaires seraient perçu•e•s comme hommes ? L’assignation de naissance ne donne pas plus d’information que l’assignation de naissance (un article à ce sujet). Les personnes non-binaires peuvent avoir toutes sortes d’apparences. Elles peuvent transitionner. Bref, cet argument fait une utilisation clairement abusive du mot « amab » pour supposer tout un tas de choses non-recevables.

    Deuxièmement, ça veut dire quoi « perçue comme homme/femme » ? En l’occurrence, la définition utilisée ici se basait uniquement sur l’apparence physique. Or ça me paraît extrêmement réducteur. Malgré leur présentation conventionnellement cis, beaucoup de personnes trans ont été harcelées et exclues bien avant de savoir qu’elles étaient trans ou qu’elles fassent leur coming-out. Les gens ne savaient pas consciemment qu’elles étaient trans non plus mais sentaient une différence, repéraient qu’elles n’étaient pas des leurs, et le leur faisaient payer. A ce sujet, je vous conseille de lire mon article sur le cispassing. Donc si on part du terme « perçu•e comme », il va falloir élargir un peu les perspectives et ne pas se cantonner uniquement à la présentation physique.

    Troisièmement, on n’a pas besoin d’être « perçu•e comme femme » pour être victime du sexisme, il suffit de ne « pas être perçu•e comme homme cis » ! Vous voyez la nuance ? L’homme cis se trouve au sommet de la pyramide patriarcale et si tu n’es pas un homme cis, et bien tu es en dessous, donc victime du patriarcat (je rappelle qu’on ne peut pas être en dehors de cette pyramide, qu’il n’existe pas de groupe ni oppresseur, ni oppressé). Et laissez-moi suggérer qu’avoir été mis par erreur dans le groupe de l’homme cis et finalement ne pas en être un, c’est encore pire. Parce que ça implique en quelque sorte de « tomber » du sommet (même si les personnes trans amab n’y ont jamais été, c’est la façon dont c’est perçu par la société cisnormative). Attention à la réception en bas… C’est d’ailleurs pour cette raison que la transmisogynie est si violente.

     

    Pour conclure ce paragraphe, je dirais donc que définir les victimes du patriarcat comme les personnes « perçu•e•s comme femmes » est extrêmement réducteur, surtout si la définition de « perçu•e•s » s’arrête à l’apparence physique. Attention, je ne dis pas qu’il n’existe pas situations spécifiques selon la présentation physique. C’est là tout l’intérêt de prendre en compte la diversité des personnes concernées et de n’oublier personne en route. D’ailleurs, on n’oubliera pas de pratiquer l’intersectionnalité et vérifier la façon dont les oppressions se croisent afin de prendre en compte les situations spécifiques qui en résultent.   

     

    4.    Conclusion générale

     

    On a donc vu que toutes les personnes trans étaient victimes du patriarcat d’une manière ou d’une autre. J’aimerais donc faire passer un message très important : n’abusez pas des mots amab et afab. On a vu que beaucoup des arguments auxquels j’ai répondu dans cet article en faisait une mauvaise utilisation, car en réalité cela servait juste à ramener les personnes trans à leur assignation de naissance pour les exclure du féminisme. On a aussi notamment vu que tantôt les amab trans non binaires, tantôt les afab trans non binaires, tantôt les deux étaient exclu•e•s du féminisme. Or diviser les personnes trans non-binaires selon leur assignation de la sorte est juste une manière déguisée d’être cissexiste.

     

    Le féminisme exclusif des personnes trans

     

    On a également vu qu’il était vraiment très important de voir la globalité du système en prenant en compte toutes les situations spécifiques et notamment celles qui émergent de croisements/jonctions d’oppressions, sans quoi déconstruire le système oppressif sera vain. Je n'ai d'ailleurs pas abordé le sujet des personnes intersexes car n'étant pas concerné cela ne relève pas de ma compétence mais n'oubliez pas non plus qu'elles doivent aussi avoir une voix dans le féminisme. Si on se concentre uniquement sur un aspect réducteur du patriarcat, on en vient à se battre contre des moulins à vents. Bref, un féminisme sans les personnes trans n’a pas beaucoup de sens. Malheureusement, à l’heure où je vous parle, on est loin d’avoir un féminisme inclusif et la plupart des personnes trans ne se sentent pas représentées dans le mouvement...

     

    En espérant vous avoir éclairé•e•s, 

    UESG.

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  • Commentaires

    1
    Lucas
    Samedi 21 Mai 2016 à 23:21

      Salut !

      J'ai beaucoup aimé cet article et je sens que je vais énormément le partager . :) 

      J'ai déjà des gens qui ont essayé de m'exclure parce que sous prétexte que je ne suis pas une femme je ne pourrais pas aller dans tous les espaces féministes. Alors que je vis aussi la misogynie. Et si on se fait exclure de ses espaces, comment on peu en parler? Ou la combattre? Je pense que toutes les personnes qui vivent le sexisme devraient se battre ensemble parce que sinon on arrivera jamais à rien. 

      On m'a dit qu'en transisitionant j'étais passé du côté de l'oppresseur ... Alors qu'elles voient bien comment les hommes cis m'ont toujours traité. Ca m'a beaucoup blessé parce que je sais que je ne suis pas comme eux et que je ne mérite pas cela. Juste parce que je suis un homme, ça ne veut pas dire que je peux faire tout ce que je veux, je suis quand même vu comme une femme et je suis toujours attaqué pour ça, parfois même plus quand on comprend que je suis trans.  Ce n'est pas parce que je sais que je suis un homme que le sexisme s'arrête magiquement autour de moi. On continue de me mettre la main aux fesses sans problème ... 

      En plus la misogynie c'est vraiment quelque chose qui me touche. J'ai beaucoup de mal à accepter mon corps à cause de ça. Et il y a tous ces gens qui me traitent mal parce qu'ils me prennent pour une femme. J'aimerais tellement qu'ils me voient comme je suis pour que ça s'arrête mais ça ne marche pas comme ça. Je peux juste souffrir et en plus on me dit que cette souffrance n'existe pas et de me taire ... :( 

      Et quand les femmes cis parlent de sexisme je vois bien qu'on vit exactement les même choses. Ca n'a aucun sens de dire le contraire... Quelque fois les femmes cis sont tellement misogynes mais elles peuvent se dire féministe tant qu'elles veulent, c'est la nouvelle mode et personne ne leur dit rien... Alors que moi je me bat contre le sexisme qui me bouffe tous les jours et je devrais plutôt arrêter et me la fermer. 

      J'espère que les cis vont arrêter d'essayer toujours de nous exclure :( 

    Bonne journée ! 

      • Vendredi 27 Mai 2016 à 17:14

        Merci Lucas pour ton commentaire et ton témoignage ! J'espère aussi qu'un féminisme plus inclusif verra le jour :/ Courage !

    2
    Em
    Lundi 19 Décembre 2016 à 01:01

    Merci!!!! Comme ton article est nécessaire et fait du bien! <3 

      • Mercredi 28 Décembre 2016 à 11:06

        Merci à toi <3

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