• Le ressenti est politique

     

    Vous avez peut-être déjà entendu ces derniers temps des phrases du style « ton ressenti, on s’en fout, c’est individuel et là on parle d’oppression systémique, parler de ressenti dépolitise la transidentité ! » Je ne suis pas d’accord et je trouve cette analyse pour le moins superficielle. Encore faudrait-il analyser d’une part les causes d’un tel ressenti lié au genre et d’autre part, ses conséquences sur la personne et à l’échelle systémique. Alors sans plus tarder, allons-y.

     

    1.    Les causes du ressenti de genre : des facteurs de socialisation complexes

     

    Commençons par une petite analogie, voulez-vous : si je mange du chocolat, je sens un goût agréable dans ma bouche. Ce ressenti ne sort pas du néant, il est bien dû au fait d’avoir mangé le chocolat. Bon, et bien c’est pareil pour le genre : si je ressens être x, ça ne sort pas du néant. La façon dont je me socialise sur l’axe du genre en contexte patriarcal a fait qu’une identité de genre s’est construite en moi et elle s’exprime par ce ressenti.

    J’ai déjà expliqué dans cet article pourquoi définir le genre par un ressenti n’est pas essentialiste. Je vous invite vivement à aller le lire. Je ne m’attarderai pas trop longtemps à réexpliquer ceci ici, mais en quelques mots : le ressenti d’appartenir ou pas à tel ou tel genre est engendré par un vécu social en contexte patriarcal (système de genre binaire cissexiste). Je cite l’article en question, histoire de ne pas me répéter : « le genre est une construction identitaire qui dépend de facteurs sociaux divers et complexes. De cette construction identitaire émane un ressenti correspondant à la perception que l’on a de soi-même en rapport avec le monde social. Le genre est une conscience de soi en tant qu’être social. Rien dans le fait de définir le genre comme un ressenti ne nie sa dimension de construit social. »

    Il a donc une réalité bien sociale et pas uniquement intrinsèque à l’individu, ce fameux ressenti que pourtant tout le monde conspue d’être « apolitique ».

     

    Je sais qu’un des arguments phares est que parler de ressentis démultiplie les identités et rend cela « apolitique » car tout le monde est isolé-e dans son ressenti. Je pense qu’il y a besoin d’un changement de perspective.

     

    1° Déjà je pense que tout le monde a un genre différent de fait, car chaque personne est unique et a donc une perception d'elle-même et des interactions sociales uniques. Seulement, certaines personnes sont suffisamment similaires pour être regroupées sous un même terme. Par exemple, pour moi « femme » est en fait un terme parapluie : pas deux femmes n’expérimentent leur genre de la même manière, mais elles se reconnaissent dans le groupe social et dans une identification très similaire. C'est comme le sentiment de peur, je pense qu'on peut pas vraiment l'expliquer avec des mots, et que chacun-e la vit plus ou moins différemment, mais quand quelqu'un dit « j'ai eu peur » on comprend, ça raisonne en nous, c'est similaire.

     

    2° Du coup, on peut se demander si on doit nommer chaque genre non-binaire différent ou faire des grands groupes sociaux comme pour « homme » et « femme » finalement. Est-ce que ça a du sens de séparer « neutre » de « agenre » par exemple ou est-ce que socialement c'est pareil ? La question n’est pas triviale ni dénuée d’intérêt.

    D’une part, je pense que montrer l'individualité du genre n'est pas une mauvaise chose dans la déconstruction de la binarité : ça montre à quel point la catégorisation de l'humanité en seulement quelques « cases » n’est pas pertinente et donc à quel point la catégorisation tout court est absurde. Ca peut avoir l’air bizarre de sur-catégoriser pour montrer que catégoriser n’est pas pertinent, mais dans un contexte où l’on est de toute façon catégorisé-e de force, se re-catégoriser soi-même en quelque chose qui nous correspond mieux est empouvoirant et est évidement politiquement fort !

    D’autre part, je pense que oui il peut y avoir une différence sociale. Je pense que les différences sociales sont d'autant plus accentuées qu'on sort de la norme. Par exemple, si deux hommes cis dyadiques blancs valides neurotypiques n'ont pas exactement le même genre, comme ils sont dans la norme, rien ne les « aliènent », ils ont un vécu de genre beaucoup plus lisse (j’ai précisé que ces deux hommes ne vivaient pas d’autres oppressions, parce que si on croise avec par exemple le racisme, le vécu de genre pourra alors être impacté). Alors que deux personnes non-binaires ont été confrontées à un vécu très aliénant ce qui amène à renforcer leur identité liée à un vécu forcément individuel, mais aussi collectif. En effet, il y a un vécu social spécifiquement non-binaire (on retrouve des motifs) mais la non-binarité n’est pas homogène et il y a une pluralité et une diversité des vécus. Donc je pense que, oui, la différence peut être importante entre « agenre » et « neutre » par exemple.

     

    3° La question se pose souvent pour les xénogenres car il y a beaucoup de termes et donc on se demande si c'est vraiment social.

    Je pense que pour les neurogenres c’est évident puisque c'est profondément ancré dans le social car issu d’un vécu spécifique neuroatypique. Les personnes neuroatypiques ont une socialisation très différente et/ou des perceptions sensorielles différentes et/ou des mécanismes émotionnels et/ou de raisonnement différents. En conséquence de quoi, la perception qu'elles ont d'elles mêmes, des autres et des groupes sociaux diffère. De même, la perception que les autres personnes ont d’elles diffère. Pour mieux comprendre, vous pouvez lire cet article sur l’autigenre.

    Pour le reste des xénogenres, quand le genre est dû à de la synesthésie ou décrit par des archétypes plutôt que la masculinité/féminité, à mon sens ça dit quelque chose d'important sur la perception qu'à la personne d'elle-même et de son rapport au monde social. Les nuances entre tous les xénogenres soulignent la diversité du genre, et je les vois comme des outils descripteurs plutôt que comme des catégories/cases. Certain-e-s diront qu'on est dans une approche individualiste mais de mon point de vue, on est dans une approche de description de la complexité, et de construction hors des normes. Une telle construction montre une fois de plus qu'il n'est pas utile de catégoriser l'humanité en genres. Ca souligne d'autant plus qu'il s'agit d'un construit social.

     

    Toute personne s’intéressant à un sujet en profondeur a besoin de vocabulaire technique si elle veut faire une analyse pertinente. Tous les domaines ont leur jargon technique : les profs, les plombiérs, les mécanicians…

    Comme je le disais juste au dessus, je ne vois pas tous les mots de vocabulaire comme étant des « cases » mais plutôt comme des outils, qui permettent d’analyser de façon fine les vécus de genre. On n’est pas obligé de les connaître tous, de les comprendre tous, ni même de les utiliser. Si une personne les utilise, alors elle analyse simplement finement sont expérience de genre et la communique efficacement.

     

    Conclusion : je pense qu’il y a beaucoup de choses à dire sur les causes sociales d’un ressenti de genre et les implications d’une analyse de la diversité non-binaire, qui sont forcément politiques. Il y a bien une réalité sociale derrière le ressenti de genre.

     

    2.    Les conséquences du ressenti de genre : la transphobie

     

    Les conséquences d’un tel ressenti sont également à prendre en compte. Pour les personnes dont le ressenti n’est pas congruent avec le genre assigné à la naissance, les conséquences sont considérables. En effet, nous vivons dans un système social où être autre chose que ce qu’on nous a assigné a de lourdes conséquences à l’échelle de la société entière : négation de l’identité, invisibilisation, discrimination, violences... En d’autres termes, une oppression systémique : la transphobie. Pour les personnes non-binaires, il existe une forme spécifique de transphobie appelée enbyphobie.

    Je sais que certain-e-s vont objecter que le seul ressenti de ne pas être exclusivement du genre assigné à la naissance ne suffit pas à être victime de transphobie et qu’il faut remplir d’autres critères pour se définir trans (dysphorie, transition, expression de genre non-conforme, etc.) J’ai déjà écrit à ce sujet et je vous renvoie notamment au paragraphe 4. de l’article « pourquoi on ne peut pas définir la transidentité sur la transition » et au paragraphe 2. de « approche matérialiste de la transidentité et enbyphobie ». En résumé, une personne trans, même ne transitionnant pas ou ayant une expression de genre relativement conforme à son genre assigné, est victime de divers éléments de transphobie (même si elle a des avantages sur d’autres points, mais ne confondez pas avantage et privilège), comme par exemple :

    -  être au placard à moins de faire un coming-out (rappel : être pris-e constamment pour quelqu’un qu’on est pas n’est pas un privilège). Le placard (dysphorie ou pas) implique d'avoir à jouer le personnage d'un genre qu'on n'est pas. Et les gens voient et ressentent la différence (on y revient juste après) ;

    -   être exposé-e à la négation de son identité voire à des violences en cas de coming-out ;

    -   invisibilisation de son identité, non représentation dans les médias ;

    -  rejet social car cette personne n’est pas cis, même si elle est dans le placard (on y vient juste en dessous) ;

    -  toutes les personnes trans même sans dysphorie peuvent avoir du cissexisme intériorisé (se trouver bizarre, fou, etc.)

    -    liste non-exhaustive (cf. renvois aux autres articles ci-dessus, je peux pas me répéter constamment non plus :S).

     

    Pour ce qui est du rejet social, même lorsque la personne est au placard, j’y viens maintenant. Ce point mérite d’être développé car il semble rendre perplexe pas mal de monde. Reprenons depuis le début, voulez-vous. Vous savez peut-être que l’argument de la « socialisation masculine » pour les femmes trans est faux (argument qui consiste à dire que les femmes trans ont des privilèges masculins avant transition car auraient été socialisées comme des hommes cis). En effet, les femmes trans pré-transition ou qui ne transitionnent pas ne sont pas à l’abri des messages transphobes et sexistes sur les femmes que renvoie la société et sont soumises à la liste de non-privilèges que j’ai écrit juste au dessus. Elles intériorisent aussi les injonctions misogynes contre elles-mêmes. Beaucoup de femmes trans qui ont pourtant un « passing visuel » masculin sont malgré cela violentées. Elles ne sont pas socialisées comme des hommes cis mais comme des femmes trans, car ce sont des femmes et pas des hommes. En effet, ce ressenti qu’elles ont d’être une femme ne sort pas du néant ! Deux mots : socialisation genrée (cf. point 1.) Le ressenti d’être une femme a des conséquences sociales réelles, transition ou pas, « passing visuel » masculin ou pas.

    Le ressenti est politique

    Source : assignée garçon BD

     

    Et c’est en fait exactement la même chose pour toutes les personnes trans : elles ne sont pas socialisées dans leur genre assigné mais en tant que leur (a)genre avec la spécificité d’être trans ! Le ressenti n’est pas déconnecté d’une réalité sociale, il n’est pas une coquille identitaire vide, il y a une raison pour laquelle les gens se sentent ou pas tel ou tel genre, évidemment !

    Une idée qui semble pourtant assez répandue est que seul ce qui est « matériel » (ici visuel) peut engendrer une oppression et que si tu ne transitionnes pas t’es « socialement cis ». Cependant, comme on vient de le montrer, l’analyse basée sur le simple « passing visuel » est en fait très superficielle et les personnes trans ne peuvent pas être « socialement cis ».

     

    Arrêtons-nous un instant sur les implications sociales d’être non-binaire au delà du simple passing visuel (je parle ici spécifiquement de non-binarité car c’est souvent cette dernière qui est accusée d’être « dépolitisée »).

    Il ne suffit pas de « ressembler » à quelque chose pour être perçu-e comme ça et traité comme tel. Par exemple, les personnes neuroatypiques (NA) ont la même tête que les neurotypiques (NT) – aux dernières nouvelles, elles n’ont pas l’air d’E.T. - et pourtant elles s’en prennent plein la gueule (je le sais trop bien). Les gens n’ont pas besoin de savoir que quelqu’un est autiste ou autre pour violenter cette personne d’ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’être NA touche à la socialisation et quand quelqu’un est NA, ça se ressent dans sa manière de se socialiser. Or, le genre aussi touche à la socialisation (ce n’est donc pas un hasard si beaucoup de personnes NA sont aussi non-conformes dans le genre d’ailleurs). Pourquoi je fais le parallèle avec la neuroatypie et la non-binarité ? Parce qu’il ne suffit pas « d’avoir l’air d’un mec » ou « d’avoir l’air d’une meuf » pour en être un-e et être considéré-e comme tel-le par les autres. D’ailleurs, personne n’a attendu que le mot non-binaire existe pour être enbyphobe, et les personnes non-binaires n’ont pas non plus attendu que ce mot existe pour être ce qu’elles sont : non-binaires. J’ai passé 20 ans de ma vie avant de savoir que le mot non-binaire existait : j’étais quand même non-binaire et je m’en prenais quand même plein la gueule. Il y avait ce phénomène s’apparentant à la dissonance cognitive où les gens voyaient une fille (apparence) mais se rendait compte par ailleurs que je n’en n’étais pas une (par ma façon de me socialiser, d’être, etc.) Les personnes cis sentaient que je n’étais pas des leurs et me le faisaient payer. C’est quelque chose que vivent beaucoup de personnes trans, et c’est ce qu’on observe à propos du fait que les personnes trans amab n’ont justement pas de « socialisation masculine » : les autres « voient » peut-être des garçons mais savent bien que ce ne sont pas des garçons.

    Je vais développer une analogie pour essayer que ce soit plus clair : mettons que je m’habille en danseurse étoile, que j’apprenne la chorégraphie, que j’aie pris des cours et que je dise que je suis unæ danseurse étoile. Et bien sur scène, je ressemblerais peut-être vaguement à une danseurse étoile mais je n’en serais écidemment pas unæ. Ca se verra que mes gestes ne sont pas aussi précis et techniques que le voudrait le niveau d’unæ danseurse étoile. J’aurais l’air bel dans mon costume de danseurse étoile, mais tout le monde se rendra bien compte que je fais tache sur cette scène. Sûrement que la troupe m’engueulera d’avoir fait de la merde d’ailleurs.

    Bref, avoir « l’air d’être un mec »/ « avoir l’air d’un meuf » (physique & expression de genre) ne fait pas de quelqu’un un mec/une meuf ni que les autres li considèrent comme tel-le. Donc être une personne non-binaire assignée garçon à la naissance en ayant « l’air d’un mec », par exemple, ça ne donne pas de privilèges masculins.

     

    Conclusion : c’est réducteur de définir la transphobie comme étant vécue uniquement par les personnes trans transitionnant ou non-conformes dans l’expression de genre* et cela loupe beaucoup de l’aspect systémique et laisse complètement la question de la socialisation de côté. La transphobie a plusieurs formes, et elle est partout.

     

    *(vêtements, maquillage, goûts, coupe de cheveux, pronoms…)

     

    3.    Souffrance individuelle et souffrance systémique

     

    J’ai aussi entendu des arguments du style « ne parle pas de ta souffrance, la souffrance est individuelle et dépolitisée, nous on veut analyser du systémique ». Encore une fois, il me semble que cette analyse de la souffrance comme étant individuelle est grandement superficielle.

    Si je me casse le bras, ma souffrance est effectivement individuelle et n’est pas politique.

    En revanche si la souffrance de quelqu’un résulte d’une oppression systémique, on peut difficilement dire qu’elle est dépolitisée. Au contraire, elle s’inscrit dans un cadre hyper politique. On peut même dire que cette souffrance est systémique. En effet, si une personne trans se fait agresser, on a alors :

    -     la souffrance individuelle vécue par la personne agressée ;

    -   la souffrance collective vécue par toutes les personnes trans ayant été victimes du même type d’agression ;

    -     la souffrance systémique vécue par toutes les personnes trans sans exception car cette agression est transphobe – elle s’attaque donc à la transidentité elle-même - et est le résultat d’un climat transphobe auto-entretenu qui structure la société à l’échelle globale et dont sont victimes toutes les personnes trans (cf. pyramide de la transphobie).

     

    D’ailleurs, une telle souffrance systémique est quantifiable par des chiffres alarmants : 49% des personnes non-binaires ayant répondu à cette étude déclarent une détresse psychologique sévère. Quand près d’une personne sur deux dans une communauté marginalisée est dans une détresse psychologique sévère, on ne peut pas dire « ta gueule, ta souffrance est individuelle, nous on veut du systémique ». Mais il est , le systémique. Il est , le politique. L’enbyphobie a des conséquences qui impactent les personnes non-binaires de façon systémique. Si on ne prend pas ça en compte dans notre analyse, alors on ne peut prétendre faire une analyse pertinente et complète sur la situation des personnes non-binaires. Il faut analyser les causes et les conséquences de cette souffrance systémique. , on aura du politique, du concret, on pourra dire « il faut agir sur ça en priorité pour améliorer la qualité de vie des personnes non-binaires ».

     

    4.    Le ressenti fait partie intégrante de l’oppression vécue

     

    Un concept qu’il est intéressant de souligner dans cette discussion, c’est celui du « tone policing » ou police du ton : c’est une tactique discursive des oppresseurses qui permet de réduire au silence les opprimé-e-s en critiquant l’émotion présente dans leur discours, alors que l’émotion fait partie intégrante de l’oppression vécue. Cela prend souvent la forme d’un refus d’écouter à moins que les opprimé-e-s soient « calmes » ou d’une injonction au calme. Par exemple : « tu devrais être moins agressive, tu dessert ta cause, je ne t’écouterais que quand tu auras changé de ton ! »

    Si on s’accorde pour dire que les personnes cis n’ont pas à silencier l’émotion, la colère et la souffrance présente dans notre discours, qui fait partie intégrante de l’oppression vécue (cf. point 3), pourquoi certain-e-s s’autorisent-iels à la faire entre nous ? Il ne s’agit pas de faire un concours de cellui qui souffre le plus évidemment, mais de reconnaître et d’entendre la diversité des vécus. A quoi bon lutter contre une oppression, si c’est pour laisser la moitié des gens derrière sous prétexte que leur ressenti lié à l’oppression vécue n’a aucune importance ? Il ne s’agirait pas d’étouffer la dimension humaine qu’il doit y avoir derrière tout militantisme. Les personnes trans sont sans cesses déshumanisées et silenciées dans le monde, pourquoi reproduire la même chose au sein de notre mouvement ? Au contraire, rappeler que nous sommes des humains qui sont impactés par l’oppression et qu’on a le droit d’être entendu-e-s est éminemment politique.

    Certain-e-s argumentent qu’il faudrait des espaces de soutien où les gens pourraient parler de leur ressenti et des espaces d’organisation politique séparés. Pourquoi pas, je ne suis pas contre dans l’absolu, c’est une question d’organisation. On pourrait en effet avoir des espaces plus dédiés à l’un qu’à l’autre, en l’indiquant clairement. Seulement, encore une fois, on ne peut complètement séparer le ressenti du politique, car le ressenti est politique. A force de trop vouloir censurer le ressenti sous prétexte qu’il ne serait pas politique, on va juste déshumaniser nos luttes et perdre de vue des éléments essentiels d’analyse justement liés à ce ressenti.

     

    Par ailleurs, « zapper » le ressenti est psychophobe. 
En effet, des personnes neurotypiques peuvent peut-être prendre du recul face à pas mal de microagressions. En revanche, pour des personnes neuroatypiques, ça peut être bien plus compliqué. Par exemple, pour les hypersensibles même des choses qui seront considérées comme « « rien » » par des neurotypiques, ça blesse. C'est souvent le cas aussi pour les personnes anxieuses, dépressives, ayant un trouble de stress post-traumatique, etc. Les zèbres (personnes à haut potentiel) ont souvent le syndrome de l'imposteur et tendance à douter de leur ressenti, l'observer, le remettre en cause... Et du coup risquent de très mal vivre qu'on les invalide. Bref, ce que certain-e-s considèrent comme n’étant « « que du ressenti » » (stress minoritaire, sentiment d'illégitimité, être blessé-e par des propos transphobes qui te sont pas adressés – par exemple à la télé...) met clairement au centre les personnes neurotypiques (et éventuellement quelques personnes neuroatypiques qui peuvent gérer ça). Il faut comprendre qu’on ne fonctionne pas toustes de la même manière et qu’on vit pas toustes les choses de la même manière.

      

    5.    Dépolitiser le ressenti : une technique de silenciation

     

    En fait, la rhétorique de dépolitisation du ressenti n’est rien d’autre qu’une technique de silenciation. En effet, ce sont toujours les ressentis des personnes les plus hors normes qui sont étouffés : les personnes qui ne transitionnent pas ou pas de façon classique, les personnes qui n’ont pas de dysphorie, les personnes non-binaires, plus souvent les personnes non-binaires assignées garçons à la naissance, les personnes trans neuroatypiques… En fait, prétendre que leur ressenti est apolitique n’est qu’un moyen de refuser d’analyser le vécu, tout en élevant les voix des personnes dont les vécus trans sont plus dans les clous et qui elles sont « vraiment trans et vraiment opprimées ».

    Se faisant, on se contente de confiner les vécus trans afin qu’ils soient bien homogènes et bien lisses, le plus conforme possible à un schéma cisnormatif et binaire finalement. On parlera alors surtout des personnes trans dont le genre est binaire (hommes trans et femmes trans) qui ont de la dysphorie et transitionnent de façon classique – ou au moins qui transitionnent d’une certaine manière « visible » et « quantifiable ». Parfois on parlera des personnes non-binaires si elles rentrent pas trop mal dans des schémas trans classique : leur expression de genre est non-conforme à leur genre assigné et elles transitionnent d’une certaine manière, ce qui fait qu’on veut bien leur accorder le « vécu trans ».

    On s’éloigne donc assez peu du schéma de la transidentité qu’ont les personnes cis en tête, schéma qui remet peu de choses en cause en somme. En effet, la rhétorique qui consiste à vouloir des « preuves » de la transidentité d’autrui (transition, dysphorie, non-conformité de l’expression de genre) et refuse l’auto-détermination des personnes (qui nie donc le ressenti) est intrinsèquement transphobe (cf. cet article – lien non actif, article pas encore en ligne, sera publié dès que possible). En fait, silencier le ressenti s’inscrit dans un contexte de « politique de la respectabilité » (= être trans ok, mais sans trop s’éloigner des schémas cisnormatifs, donc on police les identités qui sont moins conformes). La technique de dépolitisation du ressenti n’a rien de queer ou de nouveau. On tourne sur des mécanismes d’exclusion éculés, ni plus ni moins de la rhétorique transmédicaliste revisitée en un peu moins « hardcore » à première vue mais plus vicieuse car plus subtile et il est facile de tomber dans le panneau.

     

    Conclusion (TL ; PL = Trop Long ; Pas Lu) :

    Lorsqu’il est question d’oppression systémique, le ressenti est causé par un vécu social qui a des conséquences : celles de vivre l’oppression. La souffrance vécue par les individus marginalisés prend alors une dimension systémique.

    Dès lors, il s’agirait de ne pas utiliser les termes « dépolitisé » et « apolitique » à tout bout de champs comme une excuse pour exclure et silencier certaines personnes et déshumaniser nos luttes, tout en fournissant une analyse superficielle qui omet des éléments de socialisation importants.

     

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  • Commentaires

    1
    Morue Moderne
    Mercredi 28 Décembre 2016 à 22:35

    Très bon article, encore. Merci !

      • Mercredi 28 Décembre 2016 à 23:03

        Merci :)

    2
    Martin
    Mercredi 28 Décembre 2016 à 23:18

    Superbe article , merci !

      • Jeudi 29 Décembre 2016 à 00:09

        Merci à toi ^_^

    3
    Lili
    Vendredi 6 Janvier à 00:55
    Très intéressant, ta réflexion sur les "étiquettes" qui révèlent l'absurdité des cases.
      • Vendredi 6 Janvier à 14:01

        Merci :)

    4
    Mary
    Vendredi 6 Janvier à 04:18

    Il serait intéressant de lire Marx au moins avant de sortir des énormités pareils sur les matérialistes et ne pas s'arrêter à la définition de wikipedia

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