• Les privilèges allo et monosexuels existent-ils ?

     

    Commençons par quelques définitions pour être toustes à la même page :

    Biphobie : l’oppression systémique envers les personnes attirées par plusieurs genres, c’est à dire bisexuelles, pansexuelles, etc.

    Acephobie : l’oppression systémique envers les personnes du spectre asexuel ( = absence partielle ou totale d’attirance sexuelle pour d’autres personnes).

    Arophobie : l’oppression systémique envers les personnes du spectre aromantique  ( = absence partielle ou totale d’attirance romantique pour d’autres personnes).

     

    Monosexuelle : un terme parfois utilisé pour désigner une personne qui n’est attirée que par un seul genre (donc gay ou hétéro) - au contraire des bi/pan.

    Allosexuelle : un terme utilisé pour désigner une personne qui n’est pas sur le spectre asexuel.

    Alloromantique : un terme utilisé pour désigner une personne qui n’est pas sur le spectre aromantique.

    Allo : par extension, abréviation qui désigne une personne qui n’est ni sur le spectre aromantique ni sur le spectre asexuel.

     

    La légitimité des termes monosexuel-le et allo est souvent débattue, et il semblerait donc qu’une partie des personnes lesbiennes et gays n’apprécient pas d’être désignées ainsi. En réalité, le débat s’axe plus sur la question des privilèges allo et monosexuels que sur les termes eux-mêmes, à mon humble avis. Ce que n’apprécient pas les personnes LG je crois, c’est qu’on leur attribue des privilèges allo-monosexuels. On est donc en droit de se poser la question : existent-ils vraiment ces privilèges ? Notons tout de même avant d’aller plus loin deux choses qui me paraissent importantes :

    1° L’utilisation des termes monosexuel-le et allo n’impliquent pas nécessairement l’existence d’un privilège associé, ils peuvent juste être des outils linguistiques pour désigner de façon pratique une personne qui n’est pas bi/ace/aro et n’est donc pas concernée par les spécificités liées à ces orientations. En ce sens, ces termes ne me paraissent pas impertinents d’usage.

    2° Que les privilèges allo et monosexuels existent ou pas, cela ne remet pas en question l’existence de la biphobie, l’arophobie et l’acephobie puisque le privilège hétéro existe lui bel et bien (ici, on admettras que l’acephobie et l’arophobie existent en tant qu’oppressions systémiques, ce que j’ai déjà discuté sur ce blog auparavant donc je ne vais pas revenir là-dessus, sinon on tourne en rond). 

     

    Ce que je tire des différents débats que j’ai pu voir à ce sujet, c’est que deux modèles du système hétérosexiste semblent s’opposer. L’un, que je vais appeler pyramidal, et l’autre que je vais appeler horizontal. Dans ces modèles, c’est la structure hiérarchique des groupes opprimés qui est différente. Notez bien que les schémas ci-dessous sont simplifiés, car on peut être à la fois bi et ace, gay et ace, etc. C’est juste pour visualiser l’idée générale.

    Les privilèges allo et monosexuels existent-ils ?

     

    Je vais donc donner mon avis personnel sur la question, issus de mes lectures et réflexions.

     

    Commençons d’abord par la question du privilège monosexuel. Cette notion de privilège monosexuel dit que la société privilégie les personnes qui sont seulement attirées par un seul genre, d’où le fait que les bi en pâtiraient plus que les LG dans l’oppression hétérosexiste puisque les LG bénéficieraient d’être attiré-e-s par un seul genre. Ce qui est vrai, c’est que les LG sont plus visibles et les statistiques de suicide et santé mentale sont moins catastrophiques que pour les bi. Il est aussi vrai que les bi sont souvent jeté-e-s de leur propre communauté et oubliés dans la lutte LGBT+ par les LG. Cependant n’oublions qu’un avantage intracommunautaire ne se traduit pas toujours en un privilège systémique !  Ainsi, si cet avantage est indéniable, la question de savoir si le privilège monosexuel existe est plus délicate.

    A mon sens, la société ne privilégie pas le fait d’être attiré-e par un seul genre en soi, elle a simplement plus de difficultés à comprendre ce qui sort d’une binarité d’orientation. Ce que la société privilégie réellement, c’est d’être attiré-e par un seul genre qui se doit d’être uniquement le genre « opposé » et en ce sens, les LG ne sont nullement privilégié-e-s d’être attiré-e-s par le même genre qu’elleux. Leurs attirances ne leur vaut aucun bénéfice sociaux à l’échelle systémique, mais au contraire une forte oppression (je vous refais pas le topo, je pars du principe que si vous êtes arrivé-e-s sur ce sujet un peu « pointu » c’est que vous avez des notions sur l’homophobie pour commencer).

    Un petit test simple pour le vérifier, c’est de se demander si la société préfère entre une personne gay et une personne bi. Bah honnêtement ça dépend des cas. Parfois, la société préférera une personne gay parce qu’elle comprend mieux ses attirances qui entrent dans une binarité qui est plus intelligible au système hétérosexiste. Et parfois, elle préfèrera une personne bi, parce qu’elle a la possibilité de « finir » avec une personne du genre « opposé » ou a un « meilleur passing hétéro ». Finalement, c’est très dépendant des cas, et je ne pense pas qu’on puisse dire que d’un point de vue systémique, les LG soient privilégiés par rapport aux bi ni l’inverse. Ces deux groupes subissent tout deux l’hétérosexisme avec des particularités (homophobie / biphobie).

    De plus, toutes les avancées légales pour les LG profitent aussi aux bi (mariage, adoption, PMA, GPA, etc.) Je n’arrive pas à penser à une avancée légale qui serait spécifique aux bi. Les seules avancées spécifiques aux bi auxquelles je pense sont liées à la visibilité communautaire, à la représentation dans les médias, aux clichés biphobes. Ces spécificités sont finalement plus liées à un décalage de progression entre les LG et les B dû à l’avantage intracommunautaire des LG plutôt qu’à un privilège systémique qu’auraient les LG sur les B. Si les LG avaient réellement un privilège systémique sur les B, tous les droits nécessaires aux LG une fois obtenus, les B auraient encore besoin d’un nombre significatif de droits, y’aurait un réel fossé entre les deux groupes sociaux (comme c’est le cas entre les femmes cis et les personnes trans/intersexes, puisque les femmes cis peuvent faire progresser leur condition de manière significative sans faire progresser significativement celle des personnes trans/intersexes, une marque de l’existence du privilège cis). 

    Ajoutons que les LG ne bénéficient pas au niveau social de la biphobie (au contraire des hétéro). 

    En conclusion de ce paragraphe : pour moi, le privilège monosexuel n’existe pas.  

     

    Continuons avec la question du privilège allo. Je vais traiter l’asexualité et l’aromantisme en même temps, vu que c’est très similaire. D’ailleurs, le raisonnement sera aussi très similaire à celui du paragraphe précédent finalement. La société comprend moins bien 1° ce qui sort d’une binarité d’attirance – or être ace/aro ce n’est ni être hétéro, ni être gay ; 2° ce qui se définit par l’absence. Les orientations ace/aro sont donc moins intelligibles pour le système hétérosexiste ce qui créé un double déséquilibre intracommunautaire entre les LG et les aro/ace, largement moins visibles et dont les identités sont plus souvent délégitimisées.

    L’idée du privilège allo, c’est de dire que les personnes qui ressentent de l’attirance sexuelle et romantique profitent d’un bénéfice systémique car la société privilégie le fait de ressentir de telles attirances tout en désignant comme anormal leur absence totale ou partielle. Comme pour la monosexualité, je pense que c’est faux car c’est en réalité le fait de ressentir des attirances sexuelles et romantiques exclusivement pour les personnes du genre « opposé » qui est valorisé socialement. Les attirances sexuelles et romantiques des personnes LG ne sont pas valorisées ni ne leur valent un privilège systémique. Au contraire.

    On peut d’ailleurs remarquer que l’homophobie hypersexualise souvent les personnes LGB tout en déromantisant leurs relations, ce qui a pour résultat de les déshumaniser. Preuve de plus que ressentir de l’attirance pour le même genre n’est pas valorisé ni bénéfique socialement et la nature de ces attirances est même déformée par le prisme hétérosexisme pour mieux aliéner.

    Si on reprend le même test que tout à l’heure, entre une personne aro/ace et une personne gay, la société choisira parfois la personne gay qui a une orientation plus intelligible pour le système hétérosexiste et qui est parfois considéré comme étant plus dans la normalité de ressentir des attirances. Au contraire, la société choisira parfois la personne aro/ace car « au moins » elle n’a pas d’attirances pour le même genre. Donc c’est encore une fois contexte-dépendant. Il y a d’ailleurs des contextes où l’invisibilité des aro/ace et l’aversion extrême de l’hétérosexisme pour les relations de même genre protègera plus les A que les LG.

    Il me semble également que les avancées légales queer en général profitent aussi aux A, notamment sur les droits reproductifs et parentaux pour les personnes seules/qui ne veulent pas de relations sexuelles. Les droits sur le mariage profitent également aux personnes aro qui voudraient se marier avec un-e ami-e du même genre par exemple. [En fait je pense ça serait mieux de déconstruire l’institution du mariage complètement, mais c’est un autre débat.]

    De plus, encore une fois, les LG ne bénéficient pas au niveau social de l'acephobie/arophobie (au contraire des hétéro). 

    Ainsi, il ne me semble pas pertinent non plus de parler de privilège allo.

     

    En conclusion, je pense que les privilèges allo et monosexuels n’existent pas et le seul vrai privilège systémique est le privilège hétéro – j’opte donc pour le modèle horizontal du système hétérosexiste. En revanche, il me paraît important d’évoquer les avantages intracommunautaires des personnes LG qui tendent souvent à invisibiliser les autres personnes queer au lieu de nous tirer vers le haut. Il me semble également nécessaire de parler des spécificités de la biphobie, l’acephobie et l’arophobie et continuer à sensibiliser sur ces orientations, sans chercher à faire des concours d’oppressions. Nous, personnes queer, sommes toustes victimes du système hétérosexiste d’une façon ou d’une autre.

     

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  • Commentaires

    1
    dosegenre
    Jeudi 7 Décembre 2017 à 20:00

    Très bon site, je recommande

      • Vendredi 8 Décembre 2017 à 19:45

        Merci :)

    2
    Lunette
    Dimanche 31 Décembre 2017 à 17:01

    Coucou,

    Je viens de lire ton article et je le trouve très bien expliqué, il met les mots sur certaines choses qu'on n'arrive pas toujours à formuler.

    Par contre il y a un point sur lequel je ne suis vraiment pas d'accord, c'est le fait de considérer que les L (lesbiennes) domineraient les autres orientations/sexualités avec les G au sein du milieu queer/LGBT. Pour les hommes gay je suis d'accord et ils sont beaucoup plus mis en avant mais j'ai toujours eu l'impression que les lesbiennes étaient au contraire largement invisibilisées, et que leur sexualité est en général niée, notamment au niveau des représentations. Par exemple dans la culture (livre, film, série...), quand il y a une relation entre deux femmes, c'est assez rare qu'elles soient 100% lesbiennes. On voit beaucoup plus de femmes héteros qui vont momentanément être intéressées par une fille ou des femmes bisexuelles qui auront au préalable eu des relations avec d'autres hommes. Comme cette orientation combine homophobie/sexisme, et que les médias ont pour destinataires principaux les hommes cishet, il y a comme un refus d'accepter qu'une femme puisse se contenter d'une autre femme sans jamais avoir de rapports avec d'autres hommes (j'ajouterais que même lorsqu'on voit des personnages exclusivement lesbiennes, il y a souvent malgré tout des jeux de séductions avec d'autres hommes). C'est un problème qu'on retrouve beaucoup moins chez les hommes homos, où il est beaucoup plus fréquent d'y voir des relations monosexuelles (même si très souvent mal faites et stéréotypées). J'ai vraiment l'impression qu'il faut distinguer le cas masculin du cas féminin où la bi/pansexualité est plus largement montrée (sans pour autant être nommée, expliquées ni valorisée). Je ne pense pas que le simple fait que l'homosexualité soit plus connue et identifiée puisse vraiment bénéficier tant que cela dans le cas féminin (d'ailleurs quand une personne lambda dit homo ou gay, elle pense généralement directement aux hommes) il faut également prendre en compte le fait que les L subissent le sexisme contrairement au G et que ça porte préjudice notamment dans le milieu associatif. Sinon, c'est plus personnel, mais j'aime bien suivre des blogs/chaînes qui parlent de racisme, LGBTphobies, sexisme, etc... et c'est vrai qu'autant je vois régulièrement des femmes bi/pan s'exprimer, autant je connais très peu de blogs écrits par des lesbiennes (après peut être que j'ai mal cherché, je ne sais pas...).

    Sinon, je sais que tu as fait cela pour simplifier mais il ne faut pas oublier les cas de combinaison bi-asexuelle et homo-romantiques (certaines personnes se disent bi ou lesbiennes/gay pour faciliter la compréhension tout en étant quand même asexuelles).

    Voilà c'est mon avis, mais dis moi si je me trompe car je ne connais pas bien les associations de ce milieu et n'ai jamais milité alors peut être que c'est différent quand on est sur le terrain.

    Merci pour cet article en tout cas.

      • Mercredi 3 Janvier à 10:10

        Salut, merci pour ton commentaire. Je n'ai pas parlé de domination lesbienne, mais d'avantage intracommunautaire, c'est là où la nuance est importante entre véritable privilège et avantage intracommunautaire. Celui-ci existe réellement même si par ailleurs il y a combinaison homophobie+sexisme et que les L sont moins bien loties que les G ; en effet, les L sont beaucoup plus visibles que les B ou les A dans la communauté et aussi à l'extérieur. On parlera souvent des L sans citer les femmes bi alors même qu'elles sont aussi concernées (par exemple pour la PMA). Les B ont longtemps été exclues de la communauté LGBT+ et ont dû batailler pour être dedans. Les L rejettent fréquemment les femmes B sur des préjugés biphobes. Il existe même encore des associations qui n'incluent même pas le B dans leur nom mais parlent juste des "gays et lesbiennes". Etc. La liste est longue. 

        Il y a beaucoup de chaînes YT tenues par des L, c'est plus facile à trouver que des chaînes YT tenues par des B je trouve. Après ça dépend où tu as cherché.

        Et oui bien sûr je n'oublie pas les gens qui sont à la fois A et L/G, mais eux subissent un croisement d'oppression particulier. Iels n'ont certainement pas d'avantage intracommunautaire par rapport à leur orientation.

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