• Les standards de beauté binaires

     

    Quelques mots de vocabulaire avant de commencer (que vous pouvez sauter si vous êtes familier-e de ces sujets) :

    Genre : identité sociale (sentiment d’appartenance au genre femme, homme, les deux ou aucun des deux).

    Sexe : classification des êtres humains en mâle/femelle. En réalité, les caractéristiques sexuelles chez l’être humain existent le long d’un continuum et cette classification est donc sociale. Dans la pratique, le terme « sexe » désigne donc la même chose que le genre : une identité socialement construite.

    Système de genre binaire : dans notre culture on ne reconnaît que deux genres (homme ou femme) qui sont assignés à la naissance de façon arbitraire en fonction des organes génitaux apparents.

    Expression de genre : tout ce que fait une personne qui est perçu comme genré dans notre société (vêtements, maquillage, goûts…) Dans notre société binaire on considère par exemple qu’une robe est féminine et que le bleu est masculin, alors que ces deux choses ne sont pas intrinsèquement genrées.

     

    Trans : personne qui n’est pas exclusivement du genre qui lui a été assigné à la naissance.

    Cis : personne qui est exclusivement du genre qui lui a été assigné à la naissance (non trans).

    Homme trans : un homme qui a été assigné femme à la naissance.

    Femme trans : une femme qui a été assignée homme à la naissance.

    (Trans) non-binaire : personne qui n’est ni exclusivement femme, ni exclusivement homme (peut-être ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, partiellement l’un et/ou l’autre…)

     

    Intersexe : personne dont les caractéristiques sexuelles ne correspondent pas aux standards mâle/femelle fixés par la société (organes génitaux et/ou hormones et/ou chromosomes).

    Dyadique : personne dont les caractéristiques sexuelles correspondent aux standards mâle ou femelle fixés par la société (non intersexe).

     

    Non conforme : personne dont le genre ou l’expression de genre ne rentre pas dans les standards binaires de notre société. Par souci de clarté, je distinguerais « non conforme dans le genre » et « non conforme dans l’expression de genre ».

     

    1.    Qu’est-ce que les standards de beauté binaires ?

     

    Dans notre société binaire, il existe des standards de beauté binaires qui fixent des normes strictes sur l’apparence que doivent avoir un homme et une femme. Par souci de clarté, je vais distinguer 3 types de standards de beauté binaires :

     

    1° Les standards de beauté ayant traits à la conformité de genre/sexe

    -  une femme doit avoir une vulve, un vagin, un utérus, des ovaires, des seins, un visage imberbe, une voix aigüe… [note : l’utérus et les ovaires ne sont pas visibles en soi mais c’est un « package » de choses à avoir dans la binarité].

    - un homme doit avoir un pénis, des testicules, un torse plat/sans tissu mammaire, de la barbe, une voix grave…

     

    Les organes génitaux (caractéristiques sexuelles primaires) sont considérés comme les plus importants : une femme (trans) avec un pénis ou une femme (intersexe) avec un clitoris plus long est par exemple inacceptable selon ces standards de beauté.

    (Au passage, cet article montre divers dessins de corps d'hommes trans - il n'y a pas que des hommes trans mais c'est surtout des hommes trans -. Attention, c'est du nu, on voit des organes génitaux.)

     

    2° Les standards de beauté ayant traits à la conformité de l’expression de genre

    On définit ainsi ce qui est considéré « féminin » et ce qui est considéré « masculin ». Dans ce contexte binaire, il n’est pas acceptable pour une femme d’avoir une expression de genre traditionnellement masculine (« s’habiller comme un garçon ») et inversement.

    Ainsi, une femme doit porter des robes, des talons, se maquiller, avoir les cheveux longs, porter du vernis, etc. pour qu’on considère qu’elle est attirante et prend soin d’elle. Un homme au contraire ne doit pas faire ces choses-là. 

    La masculinité est par ailleurs aujourd’hui considérée comme la neutralité car elle est traitée comme la référence. Ainsi, les hommes cis dyadiques conformes sont juste « une personne » et ceuxe qui ne rentrent pas dans cette « norme supérieure » sont « les autres », automatiquement « moins humains ». Tout ce qui est attribué au féminin ne peut jamais être considéré comme un élément de neutralité, au contraire de ce qu’on attribue au masculin.

    Au cours de l’histoire, les femmes ont petit à petit eu le droit de faire plus de choses qui étaient traditionnellement attribuées aux hommes, comme par exemple le fait de porter des pantalons. De nos jours, une femme en pantalon ne choquera personne car c’est « neutre ». En revanche, le contraire est moins vrai : un homme en robe choquera beaucoup de gens. Comme la masculinité est considérée supérieure, le fait que les femmes veuillent avoir accès à ce qui est perçu masculin est plus facilement compréhensible pour la société. Au contraire, un homme qui veut porter des habits plus féminins est considéré comme dégradant car la féminité est vue comme inférieure.

    Notons, qu’une femme en pantalon devra se conformer tout de même à un certain nombre de standards féminins pour être considérée acceptable. Une femme ayant une expression de genre considérée comme tirant plus vers le masculin reste acceptable si elle remplit tout de même des critères de féminité : maquillage, cheveux longs… Elle ne peut pas être vue comme « entièrement masculine ».

    La relative liberté acquise par les femmes quant à leur expression de genre reste donc inscrite dans un contexte binaire et sexiste.

     

    Dans ce contexte, les personnes non-binaires seront alors forcément en dehors de toute conformité possible car elles seront perçues par les autres sous l’angle de la féminité ou de la masculinité rattachées à des conceptions binaires (femme = féminité & homme = masculinité). Il existe l’androgynie mais en réalité l’androgynie du courant dominant est celle d’une personne assignée femme à la naissance, blanche, fine, et masculine (parce neutre = masculin pour la société). Une personne ayant des formes ne sera jamais (ou très rarement) considérée comme ayant une expression de genre androgyne, idem pour une personne non-blanche, ayant les cheveux longs, portant une robe, etc. L’androgynie n’existe donc pas vraiment pour la société et est effacée au profit de la « masculinité neutre » sur fond de sexisme, racisme et grossophobie.

    Il y a également des personnes qui ne sont pas non-binaires mais qui transgressent trop la « limite » sociale de l’expression de genre qu’elle devrait avoir : les hommes gays efféminés, les hommes travestis, les femmes butch, etc. Ces personnes peuvent s’identifier comme étant non conformes dans l’expression de genre.

    Les standards de beauté binaires

    Image de Sophie Labelle tirée de la BD Assignée Garçon

     

    3° Les standards de beauté ayant traits à des éléments physiques ou d’expression de genre plus « subtils », comme par exemple :

    - Un homme doit être musclé ; 

    - Une femme doit s’épiler, avoir de gros seins, être mince…

     

    Dans cette 3e catégorie, on va surtout retrouver des injonctions patriarcales et à la masculinité toxique. Les femmes cis dyadiques conformes dans le genre sont beaucoup plus impactées que les hommes cis dyadiques conformes dans le genre. En effet, une femme non épilée sera beaucoup plus sévèrement punie socialement qu’un homme peu musclé. De même, on policera moins un homme gros qu’une femme grosse.

     

    Je sépare cette catégorie de la seconde car on peut être une femme conforme dans le genre (expression de genre jugée assez féminine) tout en ayant de petits seins et en refusant de s’épiler par exemple. Une personne non conforme dans l’expression de genre va subir une oppression plus spécifique alors qu’une personne qui refusera de s’épiler fera face essentiellement au sexisme et à la misogynie.

     

    NB : les standards de beauté ayant traits à l’expression de genre sont fortement dépendants de l’espace et du temps. Ce ne sont pas les mêmes selon l’endroit du monde ou l’époque considérée.

    NB2 : il existe aussi dans notre société des standards de beauté blancs. Ainsi, il faut intersecter ces standards de beauté binaires avec la question du racisme car une femme noire n’est par exemple pas impactée de la même manière qu’une femme blanche.

     

    2.    Qui est impacté ?

     

    Comme on l’a vu juste au dessus, tout le monde est impacté d’une façon ou d’une autre étant donné qu’on fixe des normes auxquelles les gens doivent se conformer donc cela restreint nos libertés.

    Cependant, ce système est au profit des hommes cis dyadiques conformes dans le genre (voir l’article « analyse du système d’oppression basé sur la notion de sexe »). Les femmes cis dyadiques conformes dans le genre sont donc évidemment impactées plus fortement.

     

    Par ailleurs, toutes les personnes qui sortent de la binarité de genre/sexe ou d’expression de genre sont impactées.

     

    Les personnes cis dyadiques non-conformes dans l’expression de genre souffrent d’une oppression spécifique. On y retrouve notamment :

    - les crossdressers ou travestis (hommes dont l’expression de genre est typiquement féminine et femmes dont l’expression de genre est typiquement masculine) ;

    -  les femmes lesbiennes butch qui vivent la lesbophobie ;

    -  les hommes gays efféminés qui vivent l’homophobie et la follophobie (ce mot vient du fait qu’ils sont péjorativement appelés les « folles » ; la follophobie s’exerce spécifiquement sur les hommes gays efféminés et non pas sur les hommes gays traditionnellement masculins. Notons au passage que c'est aussi carrément psychophobe puisqu'une fou/folle est à la base une insulte contre les personnes neuroatypiques) ; 

    -  liste non-exhaustive.

     

    Un exemple d’oppression serait par exemple le fait d’appeler les filles dont l’expression de genre est typiquement masculine des « garçons manqués », ce qui signifie « t’es pas une vraie fille et en plus t’es manquée, ratée, cassée ». Les travestis s’exposent également à beaucoup de violences qui a des points communs avec la transphobie (tout en ayant ses enjeux spécifiques).

     

    Un autre groupe impacté par ces standards de beauté est évidemment celui des personnes intersexes. Leurs corps n’entrant pas dans ces standards mâle/femelle fixés par la société, cela est jugé inacceptable et ces personnes subissent beaucoup de violences. Par exemple, si les organes génitaux d’un bébé ne sont pas conformes à ce qu’on attend, les médecins cherchent à le « normaliser » en pratiquant des opérations génitales non-consenties. Si vous voulez en savoir plus, je vous redirige vers cette vidéo (VOSTFR) d'un-e activiste intersexe Pidgeon.

     

    Un dernier groupe impacté par ces standards de beauté sont les personnes trans car elles sont non-conformes dans le genre. En effet, être une femme née avec un pénis, un homme né avec un vagin, ou être ni homme ni femme est complètement inacceptable dans cette société binaire. Je reviendrais plus en détail sur ce point là dans le paragraphe 3.

     

    On peut bien sûr être non-conforme dans l’expression de genre, intersexe et trans et par conséquent cumuler toutes ces oppressions (par exemple, une femme trans intersexe butch).

     

    3.    L’impact sur les personnes trans

     

    Plutôt que de remettre en cause l’assignation de naissance qui est erronée pour les personnes trans, la société remet en cause leurs corps. Il y a le mythe d’être « né-e dans le mauvais corps », qui entretient cette idée que les corps des personnes trans sont mauvais. On ne peut pas être une femme avec un pénis et un homme avec un vagin, c’est « mauvais » (et la non-binarité est invisible de toute façon). On apprend par conséquent aux personnes trans à détester leurs corps. Il y a notamment ce cliché transphobe comme quoi les personnes trans ne seraient pas attirantes ou désirables, voire seraient « moches » et « monstrueuses ».

    Ajoutons à cela que lorsqu’on est en permanence bombardé de messages comme quoi les seins c’est un truc de meuf et qu’on est une personne non-binaire ou un mec avec des seins, c’est pas facile à gérer. Cette partie de notre corps nous rappelle que les gens invalident notre genre à cause de ça. On peut en venir à être tellement mal avec ça qu’on peut avoir besoin d’aplatir sa poitrine avec un binder ou se faire opérer.

    Etre trans et aimer son corps (qu’on ait transitionné ou pas) est alors un acte de résistance, comme dirait Sophie Labelle.

     

    Les personnes trans les plus visibles sont d’ailleurs celles qui sont conformes à un schéma le plus binaire possible :

    - elles ont un genre binaire ; 

    - elles ont de la dysphorie corporelle ;

    - elles transitionnent de façon classique ;

    - elles ont une expression de genre qui rentre dans le cadre binaire (une femme trans féminine et un homme trans masculin).

     

    Autant d’éléments qui permettent aux personnes cis de se conforter dans le mythe d’être « né-e dans le mauvais corps » et dans leurs idées binaires de la beauté. Ainsi, les personnes cis peuvent remettre en cause… rien du tout (ou pas grand chose).

    Qui n’a jamais vu un documentaire du style « Dès l’âge de 2 ans, les parents de Tom savaient qu’ils n’avaient pas un petit garçon comme les autres. En effet, il adorait le rose et jouer aux barbies. Tom voulait en fait être une fille. Maintenant prénomée Marie et sous hormones depuis 6 mois, elle attend d’être opérée pour être une vraie femme. » (Non, je ne caricature même pas !) Attention, je ne dis pas que c’est mal d’être une fille trans qui adore le rose et les barbies ! Je dis que la narration du journaliste qui justifie le fait d’être une fille par ça est totalement foireuse… Et qu’on privilégie toujours ce type d’histoire. Avez-vous déjà vu un documentaire qui présente Marie, une fille trans, avec les cheveux courts, un maillot de foot et qui joue avec des camions de pompiers. Là, dans l’esprit cisnormatif, ça bug, voyez. Parce que c’est trop hors normes comme situation, beaucoup de personnes cis sont perdues dans la catégorisation binaire systématique à laquelle leur cerveau est formaté.

     

    Au cœur du mouvement trans, nous devrions nous préoccuper de déconstruire ces standards de beauté binaire : notre corps et notre expression de genre ne fait pas notre genre.

     

    4.    L’exclusion des personnes moins conformes au sein du mouvement trans

     

    Il y a malheureusement toute une ribambelle de personnes trans qui cherchent à exclure des personnes trans moins conformes sous prétexte qu’elles ne sont « pas assez trans ». Ces personnes les moins conformes sont :

    - les hommes trans féminins ;

    - les femmes trans masculines ;

    - les personnes non-binaires, en particulier les personnes dont le genre n’est pas dérivé des genres binaires (maverique, xénogenres…) ;

    - les personnes trans qui ne transitionnent pas ; 

    - les personnes trans qui n’ont pas de dysphorie ;

    - les personnes qui vivent d’autres oppressions (racisme, capacitisme, psychophobie…) ce qui amène des situations spécifiques.  

     

    En général, « l’excuse » serait que les personnes suscitées ne vivent pas d’oppression. C’est archi faux. Etre un homme avec « l’apparence d’une fille » dans un monde où ces standards de beauté binaires existent vient avec son lot de défis qui n’est pas des moindres. C’est un homme qui ne sera jamais bien genré du premier coup par des inconnu-e-s, contrairement aux hommes trans sous testostérone. C’est un homme dont on invalidera encore plus le genre. C’est un homme qui aura encore moins accès au changement d’état civil (CEC) [et attention, je ne dis pas que c’est facile d’avoir son CEC pour les autres hein.]  On ne fait pas un concours pour savoir qui est li plus opprimé-e mais on cherche simplement à reconnaître que dans les différents cas, les personnes sont bien victimes transphobie (avec des spécificités pour chaque type de situation).

     

    Les personnes trans les moins conformes sont en fait celles qui posent le plus de problème au système binaire et à ses standards de beauté car elles échappent à toute classification allant dans ce sens. Les exclure n’a rien de queer ou de novateur, c’est en fait jouer sur la respectabilité (= « être trans ok, mais d’une façon qui ne fasse pas trop chier les personnes cis. »)  

     

    Etre bien avec soi-même et authentique n’a pas à être subversif, donc chaque personne trans devrait pouvoir faire ce qu’elle veut de son corps et de sa vie. Je ne dis pas que les personnes trans qui n’aiment pas leurs corps et souhaitent transitionner ne devrait pas le faire, mais plutôt qu’elles devraient 1 – être inclusives de tous les vécus trans ; 2 – favoriser l’auto-identification et arrêter de décider à la place des autres qui est « assez trans » ; 3 – ne pas partir du principe que les personnes qui ont des vécus trans moins classiques ne vivent aucune oppression.

     

    Conclusion : On ne pourra pas efficacement avancer dans l’obtention de nos droits si on ne supprime pas la perpétuation des standards de beauté binaires au sein même de notre mouvement. Notre discours devrait être le suivant : chaque personne est libre d’autodéterminer son genre et d’être ce genre, peu importe son apparence ou ce qu’elle fait de son corps.

      

     

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