• Patriarcat et genre en dehors de la féminité et masculinité (xénogenres, aporagenres, maverique, agenres, neutres)

     

    Note de vocabulaire 1 :

    Les genres en dehors des concepts de masculinité et féminité sont :

     

    -         agenre : l’absence de genre

    -       neutre : un genre neutre, selon les définitions il peut être considéré comme le milieu du spectre masculin-féminin (donc pas en dehors des concepts de féminité ou masculinité) ou en dehors (c’est donc cette deuxième définition que j’inclus dans mon discours ici) 

    -       maverique et autres aporagenres : des genres ni masculins, ni féminins, ni neutres, ni agenres mais pourtant caractérisés ; ils sont en quelque sorte ce que le jaune est au bleu et au rouge (une troisième couleur primaire). [maverique est un genre précis alors qu’aporagenre est un terme parapluie, c’est la seule différence entre les deux].

    -       xénogenres (incluant les neurogenres) : des genres se définissant en dehors des concepts de masculinité et féminité en utilisant des moyens de classifications peu habituels. Il est plus naturel pour les personnes concernées d’utiliser d’autres concepts comme par exemple les couleurs, la nature, des sensations synesthésiques (association neurologique involontaire de plusieurs sens), etc.

    -     neurogenres (inclus dans les xénogenres) : des genres qui se définissent en lien avec une neuroatypie (autisme, bipolarité, etc.)

     

    Je vais m’y référer souvent comme « les genres en dehors du spectre » (sous entendu féminin-masculin) ou « personnes en dehors du spectre » si je parle des gens.

     

    Note de vocabulaire 2 :

    Pour certaines personnes, agenre et neutre (définition en dehors du spectre) se définissent par rapport au spectre masculin-féminin (car respectivement absence de genre et neutralité de genre) et ne considèreraient pas qu’il s’agisse de genres complètement en dehors des concepts binaires comme peuvent l’être les xénogenres par exemple.

    Dans ma logique, ce sont tout de même des genres sans masculinité ni féminité. De plus, certaines formes d’agenres et de neutres se définissent par des classifications peu habituelles et font donc partie des xénogenres (genre-vide = une absence de genre qui se ressent comme le vide ;  dryagenre = une forme d’agenre qui se décrit mieux en faisant appel à la métaphore d’une forêt vide…)

    Les deux façons de voir se valent et ça dépendra surtout de l’autodéfinition des personnes concernées. Quand je parle de genres en dehors des concepts de féminité et masculinité, j’inclus donc les personnes agenres et neutres qui se sentent concernées, tout simplement.

     

    ---

     

    Bon, à présent qu’on est ok sur le vocabulaire employé, je vais pouvoir commencer cet article.  

     

    Certaines personnes semblent s’interroger sur la façon dont les genres en dehors des concepts de féminité et masculinité s’insèrent dans la lutte trans et anti-patriarcale et c’est à cela que je veux répondre – à noter que certaines personnes s’interrogent vraiment avec bienveillance et je les remercie et d’autres c’est pour le dire gentiment mais bon, iels ont surtout décrété qu’on en faisait pas partie sans nous écouter quoi…

     

    Ce que ces personnes n’arrivent pas à comprendre, c’est comment on s’insère dans la lutte non-binaire étant donné que nos genres sont en dehors du spectre masculin-féminin. Dans l’idée, c’est que les genres hommes et femmes et les concepts de masculinité/féminité émanent du patriarcat, ont été construits par celui-ci. J’ai remarqué 3 cas de figures :

     

    1. certaines personnes pensent que le genre ne peut dériver que de ces concepts ou ne comprennent pas comment le genre peut se définir en dehors de ces concepts

    2. certaines personnes ont compris qu’on pouvait avoir un genre en dehors de ces concepts mais ne voient pas bien comment ça peut s’articuler avec la lutte anti-patriarcale

    3. certaines personnes n’ont juste rien compris et ont décrété qu’on était en dehors de leur grille d’analyse, parce que c’est plus simple que de remettre en questions leurs théories excluantes (et aussi #JeSaisMieuxQueToiCeQueTuVis bien sûr…)

     

    1) Les personnes en dehors du spectre sont-iels transgenres non-binaires ?

     

    Les genres en dehors du spectre sont des identités de genres. (Donc évidemment que leur analyse s’inscrit dans la grille d’analyse du patriarcat.) Les genres en dehors du spectre sont des (a)genres non-binaires (ni homme ni femme) ; les personnes en dehors du spectre ne sont ni exclusivement hommes, ni exclusivement femmes et à ce titre elles sont trans non-binaires. Elles ne sont pas exclusivement du genre assigné (elles peuvent être fluides ou polygenres, d’où la présence du terme « exclusivement »). Ainsi, elles subissent tout autant la transphobie que les autres personnes trans.

    Les personnes en dehors du spectre sont bien transgenres non-binaires et s’insèrent donc dans la lutte transgenre non-binaire. D’ailleurs… il me semble que personne n’a remis en cause cela pour les personnes agenres ou neutres, ça visait comme d’habitude les xénogenres (tiens, c’est étonnant #ironie). Pourtant agenre n’est pas sur le spectre du tout non plus !

     

    Si vous voulez une représentation des genres avec des couleurs primaires : cliquez ici

    Si vous voulez une représentation des genres avec des coordonnées graphique et l'explication qui va avec : cliquez ici

     

      

    2) Mais comment peut-on avoir un genre en dehors des concepts de masculinité et de féminité ?

     

    La notion de genre est un construit social résultant du patriarcat. Plus de détails ici.

    Le patriarcat a construit cette notion de genre autour de deux concepts : homme/masculinité et femme/féminité.

     

    Imaginez que la notion de genre est un programme qui s’appelle « genre ». Le genre femme correspond à une version du programme, le genre homme à une autre. Et bien sûr, derrière chaque version du programme, il y a du code informatique. Cette analogie est plutôt pertinente parce que le genre est une notion qui repose sur plein de codes sociaux.

    Du coup, les bébés assigné-e-s fille à la naissance doivent se démerder pour comprendre le code informatique du genre et pour programmer leur version « fille » du programme – idem pour les bébés assigné-e-s garçon à la naissance pour programmer leur version « garçon ». Certaines personnes codent tout ça comme attendu (= intègrent les codes sociaux qui font qu’elles s’identifient à leur genre assigné) alors que d’autres font autrement : assignée garçon mais avec une version fille du programme, assigné fille mais avec une version garçon du programme (femmes trans et homme trans), ou une version du programme qui est en partie le code fille ou en partie le code garçon ou une combinaison des deux codes (personnes transgenres non-binaires sur le spectre féminin-masculin). Certaines personnes ne codent rien du tout (personnes trans non-binaires agenres), d’autres encore codent une version du programme complètement différente (personnes trans non-binaires ayant des genres en dehors du spectre comme par exemple les maveriques, xénogenres, …) Mais ça reste des (A)GENRES, c’est bien un code mis en place dans le cadre du programme genre et pas un autre programme, même si le code est différent des version habituelles (ou de leur dérivés).

    Si vous dites à une personne xénogenre qu’elle est juste agenre et que son xénogenre c’est un autre type d’identité, vous êtes en train de lui dire que son code n’est pas au sein du programme genre, alors qu’elle vient de vous dire que si. Vous n’êtes pas dans son système, vous ne pouvez pas savoir à sa place. Si quelqu’un identifie son genre comme étant x, alors c’est bien son genre et pas une autre donnée.  

     

    En résumé : les genres en dehors de la féminité et de la masculinité sont bien des « programmes de genres », mais dans une version différentes des codes habituels, c’est aussi simple que ça.

      

    3) Les genres en dehors du spectre sont-ils sociaux ?

     

    a) La construction de ces identités genres en dehors du spectre dépend-elle de facteurs sociaux ?

     

    Vous savez, les élèves ne sont pas toustes fait pour les méthodes d’enseignement classique, donc à l’école certain-e-s s’en sortent très bien, et d’autres galèrent. Ce n’est pas qu’iels sont moins intelligent-e-s, mais c’est que la pédagogie employée ne leur est pas adapté car on a des façons d’apprendre différentes.

    Apprendre à coder son genre, c’est comme aller à l’école. On te lâche dans le patriarcat avec tous ces codes sociaux genrés très compliqués et ça marche très bien pour la majorité des gens mais pas pour tout le monde. Dans le cas des personnes en dehors du spectre, les notions classiques autour du genre sont difficiles à comprendre et à intégrer. Au cours de leur vécu, elles vont donc développer une identité différente des identités classiques.

     

    Les neurogenres sont parfaitement éloquents pour illustrer ce phénomène. Prenons le cas de l’autigenre : une identité de genre influencée ou liée à l’autisme, ou l’autisme comme tout ou une partie de l’identité de genre, ou un genre qui peut se comprendre que dans le contexte d’être autiste. [Par ailleurs, je rappelle que l’autisme n’est ni un trouble, ni une maladie, mais une variation neurologique non-pathologique (paradigme de la neurodiversité).] Les personnes autistes fonctionnent très différemment socialement parlant : elles utilisent différemment le langage et les codes sociaux. Enormément de choses sociales neurotypiques sont très compliquées pour elles : comprendre le langage non-verbal, l’implicite, etc. Or le genre est une notion très codée socialement souvent compliquée à intégrer pour les autistes. Il y a alors un phénomène en deux étapes :

    1.     L’incompréhension des normes de genres et codes sociaux liés au genre

    2.    Le rejet psychophobe et transphobe de cette non-conformité de genre par les personnes cis et neurotypiques entraînant d’autant plus l’aliénation de l’autiste

     

    Ainsi, beaucoup d’autistes (si ce n’est la quasi-totalité) sont non-conformes dans le genre et bon nombre d’entre euxe sont transgenres. Certain-e-s s’identifient autigenres, d’autres non, ça dépend de comment iels le ressentent, si c’est important pour euxe, (s’iels en ont entendu parler aussi), etc.

    Bref, l’autigenre est profondément ancré dans le social comme vous pouvez le constater (plus d'info sur l'autigenre). Et c’est le cas des autres neurogenres également, car lorsqu’on est neuroatypique et qu’on fonctionne différemment de la norme mentale dominante, nos interactions sociales sont forcément différentes ce qui amène dans certains cas à une construction d’identité de genre en dehors de la binarité.

     

    Beaucoup de xénogenres (ne s’identifiant pas forcément neurogenres mais à un autre type de xénogenre) sont également neuroatypiques, ce qui entraîne une perception du monde social différente et peut avoir joué sur la construction de leur identité de genre.

    Quand le code de genre fille/garçon est incompréhensible, il est plus naturel de coder en faisant appel à d’autres fonctions comme des archétypes communs (nature, élément…) et des perceptions synesthésiques (couleurs, texture, espace, temps…)

     

    Il y a donc bien des phénomènes sociaux qui conduisent à la construction de ces identités genres en dehors du spectre !

     

     

    b) Ces identités genres en dehors du spectre ont-elles des conséquences sociales ?

     

    Oui. On déjà a vu que les personnes en dehors du spectre sont transgenres non-binaires. Elles ont été assigné-e-s un genre à la naissance qui n’est pas le leur, subissent le cissexisme et la transphobie, exactement comme le reste de la communauté trans. A cela s’ajoute souvent plus de psychophobie que d’habitude car leurs genres sont mal compris et les personnes concernées sont souvent neuroatypiques.

     

    Quelques idées à retenir sur les personnes genres en dehors du spectre :

     

    -    Elles peuvent ne pas utiliser leurs pronoms/accords assignés et utiliser des pronoms/accord neutres ou inclusifs.

    -    Elles peuvent transitionner, aussi bien socialement que physiquement tout comme les autres personnes non-binaires

    -       Elles peuvent avoir de la dysphorie sociale ou corporelle

    -       Elles subissent la transphobie et l’enbyphobie

    -      

       

    4) Les personnes en dehors du spectre sont-iels en dehors de la grille d’analyse de la lutte anti-patriarcale ?

     

    a) Spoiler : non

     

    On a vu que la construction des identités genres en dehors du spectre était sociale, et avait des conséquences sociales, tout cela s’inscrivant absolument dans un contexte patriarcal (sans patriarcat, pas de binarité, pas de genres qui se construisent en dehors de cette binarité, donc pas de personnes en dehors du spectre). Les personnes en dehors du spectre ne sont absolument pas déconnectées de ce contexte, leur identité ne s’est pas formée sans influence sociale, de manière isolée. Quand on me dit que ces genres sont « en dehors du patriarcat et de notre grille d’analyse », on dirait un peu que les gens pensent que les genres en dehors du spectre sont une génération spontanée. Pouf ! et les personnes en dehors du spectre furent. Non, ça ne marche pas comme ça bien évidemment.

     

    b) Pourquoi est-il indispensable de les inclure dans la grille d’analyse ?

     

    Comment allez-vous déconstruire la binarité en oblitérant un pan entier des genres non-binaires ? Comment voulez-vous que votre analyse du patriarcat soit complète et pertinente sans prendre en compte que des processus sociaux peuvent amener des personnes à avoir une identité en dehors des notions de masculinité et de féminité ? Vous ne pouvez pas. C’est comme si vous vouliez faire de la chimie en effaçant la moitié du tableau périodique des éléments. Ou faire des maths mais en ignorant les nombres au-delà de 100.    cr r   n t xt   n  ff ç nt t  t s l s v y ll s. [=> « Ou écrire un texte en effaçant toutes les voyelles. » Vous voyez, on comprend rien.]

     

    Un post très cool (en anglais) sur la comparaison avec le tableau périodique des éléments à lire ici.

     

    c) Pourquoi ne pas prendre en compte les genres en dehors du spectre dans la grille d’analyse renforce même la binarité ?

     

    J’avais déjà écrit un article entier là dessus, donc je vais pas me répéter, vous pouvez aller le lire. Je recopie simplement la conclusion ici :

     

    "Décrire le genre comme étant un concept dérivant des notions de masculinité et féminité n’est pas un modèle correspondant avec les observations réelles. Il est donc indispensable de revoir notre définition du genre pour y inclure tous les genres, c’est à dire que nous devons changer de paradigme. En d’autres termes, nous devons arrêter de voir le genre de façon binaire. Même considérer que le genre est un spectre féminin-masculin est une conception binaire du genre. La communauté non-binaire doit absolument travailler sur la déconstruction de cette vision binaire. On ne peut combattre la binarité en la remplaçant par elle-même : le modèle sous forme de spectre binaire n’est qu’une réédition de la binarité avec de légères variations, mais nous ne sortons aucunement du cadre binaire. On ne risque pas de démanteler le système de genre binaire si on s’en tient à des dérivés de la binarité dans notre conception de la non-binarité. Au contraire, on essentialise carrément la féminité et la masculinité en les présentant comme les seules alternatives, on démontre notre incapacité à sortir de ces notions, et ainsi on les renforce. On ne peut envisager un travail militant visant à déconstruire la binarité si notre discours repose sur elle."

     

    5) Quelles sont les revendications politiques des personnes en dehors du spectre ?

     

    Comme nous faisons partie intégrante de la communauté trans non-binaire, ce sont les mêmes, que vous pouvez lire ici.

    On aimerait aussi qu’on arrête de décréter que nous sommes « en dehors de la grille d’analyse » et donc nous exclure sans nous avoir demandé notre avis. Arrêtez de supposer que vous savez mieux que nous ce que nous vivons et qui nous sommes. Il est normal de ne pas comprendre tout et de poser des questions bienveillantes, exclure en revanche ça n’est pas acceptable.

     

    J’espère que cet article aura éclairé quelques points qui me paraissaient importants et politiser matériellement la question des genres en dehors du spectre – enfin disons le franchement, des xénogenres puisque ce sont euxe qui sont largement visés.

      

     

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