• Peut-on devenir cis ou hétéro ?

     

    Les définitions que j’utilise pour comprendre cet article (à passer si vous maîtrisez les concepts) :

    -Cisgenre : une personne dont le genre correspond à son genre assigné à la naissance.

    -Transgenre : une personne dont le genre ne correspond pas exclusivement au genre assigné à la naissance.

    -Non-binaire : une personne ni exclusivement homme, ni exclusivement femme. La non-binarité est un spectre où les personnes peuvent être à la fois homme et femme, entre les deux, fluctuer entre les deux, n’être ni l’un ni l’autre, … La non-binarité fait partie du parapluie des transidentités.

    -Personne de genre fluide : une personne dont le genre fluctue au cours du temps et/ou selon les situations. Ainsi une personne pourra se sentir femme puis homme puis neutre puis de nouveau femme etc. La fréquence avec laquelle le genre de la personne fluctue dépend de chaque personne, les périodes passées à se sentir d’un genre peuvent être courtes comme longues. Les personnes fluides de genre font partie du parapluie des transidentités.

    -Bisexualité : un spectre d’orientations sexuelles et romantiques dans lesquelles les personnes sont attirées par plusieurs genres (deux ou plus, possiblement tous), pas nécessairement de la même façon ni de manière égale.

    -Asexualité : un spectre d’orientations sexuelles dans lesquelles les personnes ne ressentent pas d’attirance sexuelle ou en ressentent de manière rare ou dans certaines conditions précises.

    -Aromantisme : un spectre d’orientations romantiques dans lesquelles les personnes ne ressentent pas d’attirance romantiques ou en ressentent de manière rare ou dans certaines conditions précises.

    -Queer : un terme qui qualifie potentiellement une personne qui n’est pas cisgenre et/ou pas hétéro ; queer est un mot connoté politique car il dénote un refus de s’assimiler au système oppressif.

     

    Introduction :

    La majorité des gens ont un genre fixe ainsi que des attirances sexuelles et romantiques fixes mais certaines personnes sont de genre fluide ou bien ont des attirances fluctuantes. Le genre et les attirances en tant que notions sont fluides et ces paramètres peuvent par conséquent évoluer chez un individu au cours de notre vie. A mon sens, nous sommes donc toustes susceptibles de naturellement changer de genre ou d’attirances* à un moment donné de notre vie, même si cela n’arrive pas dans la plupart des cas. On est donc en droit de se demander si une personne transgenre peut devenir cisgenre et si une personne non-hétéro (gay, bi, asexuelle, aromantique…) peut devenir hétéro. Cette question peut ressembler à de la « branlette intellectuelle » comme on aime si souvent me le rappeler, mais ce blog propose à la fois des réflexions pédagogiques et pratiques ainsi que des réflexions de fond – parce que j’ai envie, voilà tout. Bref, j’invite donc les personnes intéressées à continuer la lecture de cet article dans lequel je vais livrer ma perspective sur le sujet.  

     

    *[en revanche, je précise que la thérapie de conversion, qui consiste à forcer les personnes transgenres ou non-hétéro à devenir cisgenre ou hétéro ne fonctionne absolument pas et consiste en des traitements parfaitement inhumains !]

     

    1 – Une personne bi peut-elle devenir hétéro ?

     

    Commençons avec la question qui me paraît la plus simple et qui servira de porte d’entrée à l’analyse que je souhaite mener. Une personne bi a par définition des attirances envers de multiples genres (au moins deux). Prenons l’exemple fictif d’une femme qui durant trente ans aurait été attirée par tous les genres et se serait donc définie comme bisexuelle. Admettons que ses attirances évoluent et qu’à trente ans, elle se trouve uniquement attirée par les hommes. Est-elle devenue hétéro pour autant, d’un point de vue théorique (en pratique, chacun-e utilise les étiquettes qui lui sied) ? La question n’est pas dénuée d’intérêt à mon sens.

     

    Notons premièrement que ma vision de la bisexualité inclut parfaitement la possibilité d’attirances fluides au cours du temps. Beaucoup de personnes bisexuelles ont des périodes où elles sont plus attirées par un genre que les autres puis ça rechange. Ici, le cas est un peu différent puisque notre femme fictive se retrouve exclusivement attirée par les hommes. On peut quand même argumenter qu’elle a tout de même vécu des attirances pour de multiples genres au cours de sa vie, et que donc ça rentre tout à fait dans la définition d’une bisexualité fluide, d’autant plus qu’on ne sait pas combien de temps elle peut être attirée exclusivement par les hommes.

    En réalité, peu importe que ça dure pour toujours ou que ça soit une période plus courte. Parce qu’une telle personne n’a pas du tout un vécu hétéro. Etre exclusivement attiré-e par un genre aujourd’hui n’efface pas les x années d’attirances pour de multiples genres et les relations passées. Cela n’efface pas non plus la biphobie vécue. Car oui, notons qu’être hétéro ne décrit pas seulement un pattern d’attirances mais aussi une position sociale dominante, position sociale dans laquelle ne se trouvait absolument pas la personne de l’exemple. Et j’ajouterai qu’elle ne s’y trouve toujours pas, même en étant aujourd’hui exclusivement attirée par les hommes. Cela lui confère sans doute un avantage dans le présent mais pas un privilège. En effet, comme je le disais cela n’efface pas du tout la biphobie qu’elle a vécu auparavant, et cette biphobie a même des impacts encore dans le présent et le futur : il suffit que cette personne évoque ses relations et attirances passées par exemple. De plus, la biphobie a un impact sur la santé mentale (anxiété, dépression, etc.) qui peuvent avoir des effets à long terme.

     

    En résumé, refuser à une telle personne une place au sein de la communauté LGBT+ et la forcer à s’identifier hétéro serait 1. un non-sens par rapport à la nature même de la bisexualité qui prend en compte la fluidité 2. un non-sens par rapport au vécu de la personne, exposée à la biphobie. J’estime donc qu’une personne qui avaient des attirances pour de multiples genres et se retrouve à avoir des attirances pour un seul genre est tout à fait légitime à continuer à s’identifier bi (ou pan ou queer, enfin le mot qu’elle veut, vous avez l’idée).

     

    2 – Une personne gay peut-elle devenir hétéro ?

     

    Prenons un second exemple. Je vais finir par leur donner des prénoms ahah. Damien, 25 ans, cheveux blonds (bon ça on s’en fout un peu). Damien a toujours été exclusivement attiré par les hommes. Il se définissait donc jusqu’à lors comme gay. Admettons qu’à 25 ans ses attirances évoluent et il se trouve alors exclusivement attiré par les femmes. Est-il hétéro ? (Vous avez 4 heures). Les questions qu’il faut surtout se poser sont : Damien a-t-il un vécu d’hétéro ? Non. Damien a-t-il une position sociale de privilège par rapport à l’hétérosexualité ? Non. C’est exactement pareil que pour mon exemple donné dans le paragraphe 1 (donnez lui un prénom en commentaire si vous avez lu l’article jusque là) le vécu précédent ne s’efface pas et à même des conséquences après sur le long terme. Ce que je dis vaut évidemment si on considère le cas « inverse » d’une femme qui a été attirée par les femmes mais est maintenant attirée par les hommes (et pour les personnes non-binaires, y’a pas à se poser la question, nous ne rentrons de toute façon pas dans le modèle de l’hétérosexualité de par notre genre). J’ajouterai une particularité masculine quand même à mon exemple : souvent les hommes queer, même s’ils sont bisexuels, sont ramenés à l’appellation gay parce que visiblement pour la société avoir un jour été attiré par un autre homme fais que tu es forcément gay (alors qu’au contraire les femmes bisexuelles sont elles souvent ramenées à l’hétérosexualité, dans les deux cas c’est l’attirance pour les hommes qui semble la plus importante pour la société hétérosexiste mais je m’écarte du sujet initial !)

    Si on prend en compte ces considérations, à mon avis, ça n’a donc pas de sens de parler d’hétérosexualité dans un cas comme celui de mon exemple. On est bien face à une personne qui sort des normes hétérosexuelles. Damien a été attiré par plusieurs genres au cours de sa vie, il peut donc parfaitement se définir queer/bisexuel, etc. Je ne sais pas si ça a du sens si Damien continue à se définir gay, mais pourquoi pas sachant que ce terme est parfois utilisé de manière plus large – en revanche si on applique la définition stricte, ça a moins de sens sachant que ça fait référence à une attirance exclusive pour le même genre. Evidemment, il y a aussi l’attachement à la communauté dans laquelle on a évolué qui participe à la construction identitaire et peut influencer le vocabulaire utilisé (mais encore une fois je m’écarte du sujet de cet article).

     

    3 – Une personne asexuelle et/ou aromantique peut-elle devenir hétéro ?    

     

    Vous vous en doutez, la réponse à cette question sera très similaire aux précédentes. Si Maïssa qui ne ressentait pas d’attirance sexuelle ni d’attirance romantique se met à en ressentir et de surcroit pour le « genre opposé », on ne peut toujours pas considérer qu’elle rentre dans les normes hétérosexuelle de part son vécu asexuel/aromantique et les effets de celui-ci dans le présent et le futur. Je sais que ce paragraphe va sembler plus sujet à débat que les autres, parce que c’est toujours plus compliqué de comprendre un vécu quand on parle de l’absence de quelque chose (ici d’attirance) parce que ce n’est pas tangible et qu’on a du mal à se le représenter. Pourtant le vécu asexuel/aromantique existe et il est concret dans la dimension sociale et mentale. Comme on n’est pas là pour faire un article sur le vécu asexuel/aromantique en particulier (sinon on y est encore demain matin), je vais pas en faire des tartines, mais j’espère que vous avez l’idée.

    Notons que des identités spécifiques sur les spectres asexuels et aromantiques prennent en compte justement la fluidité possible entre pas d’attirances et des attirances : ce sont les termes aceflux et les aroflux.

     

    4 – Une personne transgenre peut-elle devenir cisgenre ?

     

     Disons que Kai a été de genre neutre pendant x années et son genre évolue : iel se ressent à présent femme, ce qui correspond à son genre d’assignation. Kai est-iel devenu-e une femme cisgenre ? Devenue une femme, sans aucun doute, mais cisgenre, là la question mérite d’être développée.

     

    Premièrement, on se doit de différencier femme et femme (non, non, ce n’est pas l’heure tardive qui me fait dire des bêtises, promis). Ce que je veux dire, c’est qu’il y a femme dans le sens exclusivement femme et femme dans le sens partiellement/parfois femme (dans le contexte de la non-binarité). C’est déjà pas pareil car le vécu par rapport à la notion de femme est différente que le genre soit vécu de façon exclusive ou partielle/fluide, je pense. Donc quand on s’est senti-e neutre pendant x années, y’a des chances que le rapport au genre femme soit différent, parce que y’a tout un vécu derrière lié à la neutralité qui ne s’efface pas et qui a aussi un impact présent et futur sur qui nous sommes.

     

    Deuxièmement, on se doit d’être plus attentif-ves aux définitions. Reprenons :

    Non-binaire : une personne qui n’est ni exclusivement femme ni exclusivement homme. à Le vécu de Kai est donc compris dans cette définition, puis que la non-exclusivité à un des deux genres binaires n’est pas nécessairement dans un rapport temporel immédiat, étant donné que la notion de non-binarité inclut celle de la fluidité du genre d’une personne. Plus simplement : si ton genre est fluide, quelque soit la période de temps que tu passes à te sentir ton genre assigné, t’es légitime à te définir non-binaire.

     

    Transgenre : une personne qui n’est pas exclusivement du genre assigné à la naissance. à De la même façon que pour le terme non-binaire, Kai est légitime à s’identifier transgenre.

     

    Cisgenre : une personne dont le genre correspond à la naissance, et a fortiori quand on regarde la définition de transgenre cela signifie que la personne est exclusivement du genre assigné à la naissance. Encore une fois, le rapport temporel n’est pas nécessairement immédiat en prenant en compte la fluidité, donc Kai n’a pas l’obligation de s’identifier cisgenre.

     

    Au delà des définitions, on en revient toujours au vécu et aux privilèges. Kai n’a pas un vécu cis, ni le privilège qui va avec, malgré peut-être un avantage immédiat du fait du genre auquel iel s’identifie présentement – et encore, ça dépend car Kai a peut-être transitionné physiquement, changé son état civil, continue d’utiliser des pronoms autre que elle, ça dépend aussi de ce qu’iel raconte de sa vie aux gens qui peuvent avoir des réactions transphobes etc. Les gens risquent en plus d’invalider la neutralité de genre précédente de Kai et de dire plein d’horreurs transphobes (« c’était une phase », « tu reviens à la raison », blabla). Puis je vous raconte pas les TERF qui vont lui sauter dessus (vous avez de la chance si vous n’avez jamais croisé leur discours « nous accueillons à bras ouverts les femmes qui reviennent à nous après s’être faites lobotomisées par le transactivisme ») - et également les mêmes TERF qui vont accuser Kai de s’être infiltré dans le milieu féministe ou je ne sais quelle autre bêtise dans le cas où Kai aurait été assigné-e garçon.  

     

    En résumé, je dirais donc qu’une personne transgenre ne peut pas devenir cisgenre d’un point de vue théorique si on analyse les rapports de domination en jeu (et ce, malgré un avantage immédiat que pourraient avoir certaines à s’identifier à leur genre assigné).  

     

    Pour conclure cet article, je pense qu’en raison des rapports de domination et des vécus en dehors de la norme hétérocissexiste, on peut dire que : queer un jour, queer toujours.

     

    PS : même si on est toustes susceptibles de voir notre genre et/ou notre orientation évoluer, on n’est pas « toustes un peu queer ». Car si vous avez toujours été cis et hétéro, vous avez un vécu cis et hétéro et le privilège qui va avec. N’utilisez pas le fait qu’on est toustes susceptibles d’évoluer pour vous approprier les identités queer.

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  • Commentaires

    1
    Anonymous
    Dimanche 29 Octobre à 20:37

    Ca part pas un peu dans un délire essentialiste ? La fameuse "essence gay" ou "essence trans" qui fait qu'on reste 'qui on est' au fond de nous ?

    Je trouve l'idée que parce qu'on aurait un vécu gay fait qu'on le reste tout le temps, me fait beaucoup penser aux discours transphobes... Désolé mais l'idée qu'on "reste" qui on "était", c'est exactement ce que dis les détracteurs pour invalider les personnes trans.

    Une attirance ou une orientation sexuelle n'est pas quelque chose qui se fixe, on change tout le long de notre vie et il n'y a aucun point de départ, ni d'arrivée, sauf si Kai a fait une transition médicale, ce qui serait effectivement la seule exception de tout l'article, mais appart ça, on s'en fiche total et si à l'instant présent t'es attiré que par des femmes en tant qu'homme cisgenre, bah t'es hétéro et tu profites du système hétérosexiste (je rappelle quand même que bcp de gays vivent en tant qu'hétéro pour être protégé de ce système).

      • Samedi 4 Novembre à 10:32

        Non justement c'est pas du tout une analyse "d'essence" comme tu dis mais de privilège/discrimination. Ca dit juste que t'es légitime à continuer à t'identifier queer, puisque tu n'accèdes pas au privilège hétéro. C'est tout. A aucun moment je ne parle d'essence. 

      • Samedi 4 Novembre à 10:32

        Ah oui et un gay "qui vit en tant qu'hétéro pour être protéger" n'a pas pour autant le privilège hétéro, car les hétéro n'ont pas à vivre en tant que ce qu'ils ne sont pas. 

    2
    Dimanche 12 Novembre à 12:49

    Merci, j'ai trouvé cet article très intéressant !

    Personnellement, j'ai évolué de bi/pan/ace à gay/zedsexuel donc le débat est pas tout à fait le même, puisque dans tous les cas, oui évidemment que je suis toujours queer (surtout que bon, en plus je suis trans).

    Et je trouve assez juste l'idée de la trace de l'identité précédente. Autant j'ai eu la chance de peu vivre la biphobie (milieu assez ouvert + couple perçu comme hétéro mononormé tout ça) autant l'acephobie que j'ai vécu pendant 5 ans a été hyper violente et j'en garde très clairement des traces. J'ai beau ne plus du tout me sentir ace, j'ai encore parfois des difficultés à gérer ma sexualité du fait des violences que j'ai vécu autour de ce thème parce que j'étais ace. Et très clairement, la manière que j'ai de penser, de concevoir ma sexualité est dans la continuité des introspections que j'ai eu en étant ace et victime d'acephobie.

    Du coup je rajouterais, c'est cadeau : Peut-on devenir zedsexuel-le ou zedromantique ? Non plus.

      • Dimanche 12 Novembre à 14:59

        Merci pour ce commentaire fort intéressant!

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