• Pourquoi arrêter de dire « genderfluid » : reprenons possession de notre langue

     

    Dans les milieux militants, on a tendance à utiliser beaucoup de jargon anglophone. C’est aussi le cas dans la communauté non-binaire, avec notamment l’utilisation de termes directement en anglais pour désigner certains genres. Par exemple, beaucoup de personnes ont tendance à dire « genderfluid » pour « genre-fluide », « demiboy/demigirl » pour « demi-fille/demi-garçon », voire « bigender » pour « bigenre ». A mon humble avis, nous devrions plutôt utiliser ces termes en français, comme je le fais généralement sur ce blog, et peut-être en serez vous convaincu-e après avoir lu ceci. Notez que ce ne sont que des recommandations basées sur ma propre opinion et non pas une règle que j’entends instaurer : utilisez les termes que vous souhaitez pour vous désigner. Aussi, il ne s’agit pas de me la jouer « vieux shnock de l’académie française » qui veut conserver son « français pur » (je pense quand même que vous le savez, vu le nombre de néologisme et de néo-accords que j’utilise ici).

     

    Tout d’abord, si ces termes sont fréquemment utilisés en anglais, c’est parce qu’ils nous viennent de la communauté non-binaire anglophone, plus en avance que nous sur ces questions et qui a développé un certain nombre d’outils linguistiques pour se faire une place dans la langue anglaise. Si l’utilisation de l’anglais dénote d’une chose, c’est bien de notre retard et du manque de ressources francophones disponibles. Ainsi, les personnes ayant un niveau d’anglais suffisant ont tendance à trainer dans les milieux anglophones puis à utiliser les termes tels quels en français.

    Je trouve qu’il est profitable d’avoir un lien avec les communautés non-binaires d’autres cultures, pays et langues ; je trouve aussi que pouvoir transposer des concepts utiles dans notre communauté non-binaire francophone quand ils ont été développé en anglais est aussi une bonne chose, ça nous permet de nous appuyer sur les construits de la communauté anglophone sans repartir de zéro. En revanche, je trouve qu’il faut aussi que la communauté non-binaire francophone prenne une certaine indépendance et n’hésite pas à développer des concepts francophones et contexte-dépendants. En effet, le français est différent de l’anglais et on sera obligé-e-s de s’y prendre parfois autrement pour exprimer des notions (d’ailleurs, le français n’est même pas le même d’une région à l’autre et encore moins d’un pays francophone à l’autre).  

     

    La deuxième chose, c’est que quand on utilise en français un mot anglais dont on n’a pas l’habitude, ça sonne tout de suite plus jargonnant, voire pédant. Ca a forcément un côté élitiste aussi, en rendant plus difficile l’accès à des ressources sur la non-binarité à des personnes qui sont moins familières avec l’anglais. Oui, je sais que « demiboy » c’est pas la mer à boire si on a une connaissance très basique de l’anglais, mais malgré tout ça alourdit le texte, ça le rend moins fluide. Ajoutez à cela que ça s’applique à l’utilisation de notions nouvelles et peu maîtrisées par la plupart des gens.  

     

    Prenez également un instant pour lire cette phrase : « Je suis genderfluid. » On repère tout de suite que le mot « genderfluid » n’est pas du français, ça fait bizarre. L’utilisation de l’anglais ne normalise pas les termes non-binaires, mais produit au contraire un effet d’aliénation supplémentaire.

    Parallèlement, utiliser le terme « genre-fluide » peut aussi sembler bizarre quand le français est notre langue maternelle, parce que c’est un néologisme et qu’introduire de nouveaux mots dans une langue nécessite un petit temps d’adaptation pour que ça devienne naturel à l’oreille. Alors quand on est familier-e-s des milieux anglophones qui utilisent couramment « genderfluid », ça peut sembler plus confortable de dire ça. Mais c’est justement pour cette raison qu’il faut employer le plus possible les termes en français, pour s’y habituer et introduire le concept en français.

     

    En effet, la notion de genre-fluide n’existe pas dans notre culture ni dans notre langue (ni la langue officielle ni celle couramment parlée). Or, notre façon de pensée se reflète dans la langue et la langue est un outil qui influe aussi rétrospectivement sur notre façon de pensée. Autrement dit, si un concept n’existe pas dans la langue et qu’on en a besoin, on crée un nouveau mot. Jusqu’à ce que ce mot existe, le concept est socialement inexistant et absent de la conscience collective et notre façon de pensée se structure sans ce concept. Ca veut dire que tant qu’on n’a pas introduit le mot de genre-fluide dans notre langue de façon courante, la notion même de genre-fluide ne sera pas non plus un acquis social. Or, le problème d’utiliser un mot anglais, c’est que ça saute tout de suite aux yeux/aux oreilles, et on voit bien que c’est un concept étranger au français qu’il n’est pas si facile d’introduire dans le français en tant que notion structurante de la pensée. Et ça aussi, ça participe au processus d’aliénation des personnes non-binaires.

    Il est vrai qu’on utilise couramment plein de mot anglais en français, ils sont passés dans notre langue, on peut même dire que certains sont devenus du français. Mais il faut prendre en compte le contexte. Les gens sont enclins à utiliser des mots anglais lorsqu’il s’agit de technologie ou de trucs à la mode aux Etats-Unis. Et nous sommes tout sauf à la mode. Nous sommes une communauté marginalisée qui fait face à la résistance de la société pour nous inclure. Nous déposséder des outils du langage et nous effacer de la langue est justement un outil d’oppression. L’inexistence de mots français pour nous désigner et d’un genre grammatical neutre est un des mécanismes de l’enbyphobie. La division même de la langue en deux genres grammaticaux cristallise la binarité et structure la pensée collective.

     

    En conclusion, l’utilisation de mots anglais plutôt que la création de mots français ne fera donc que créer plus de résistance à notre inclusion. Introduire des néologismes français est un acte politiquement fort, car cela montre que nous reprenons possession de notre langue, que nous avons aussi le droit de nous en servir et qu’elle peut nous inclure. Refusez de ne pas exister dans votre propre langue. Vous êtes dignes d’avoir des mots français qui vous représentent.   

     

    PS : Notons qu’il y a quand même des anglophones qui font bien les choses en s’inspirant du français pour créer des termes. C’est ainsi que les mots « neutrois » et « maverique » ont été formés avec des terminaisons typiquement françaises et sont « prêts à l’emploi » ;)

    PS2 : En plus, le fait que des mots anglais soient d’habitude utilisés justement parce que ça fait « cool » ne joue pas vraiment en notre faveur sachant que les personnes non-binaires sont couramment accusées d’être des « special snowflakes » (ouais, j’ai utilisé de l’anglais, mea culpa… oh non du latin maintenant !)

    PS3 : Y'a aussi des mots intraduisibles, comme queer. Surtout que ce mot porte une histoire et une connotation bien particulière et dans ce cas je suis pour conserver le mot tel quel.

        

     

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  • Commentaires

    1
    Kris
    Jeudi 13 Avril à 17:02

    On est bien d'accord, donc il vaut mieux dire enbéphobie que enbyphobie (NBphobie), AGAN que AMAB / AFAN que AFAB... ?

      • Jeudi 13 Avril à 17:40

        Après afab/amab ne désignent pas nos genres en tant que tels donc ça me parait moins important mais dans l'idéal oui. Pour l'enbyphobie c'est juste que c'est plus facile à prononcer, je trouve que enbéphobie est très dur à dire.

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