• Pourquoi faut-il changer le paradigme du genre ?

    Je constate que les gens ont vraiment du mal à conceptualiser les genres en dehors des concepts de masculinité et de féminité, même au sein de la communauté non-binaire. C’est fascinant comme la binarité a imprégné si férocement la totalité de nos neurones ! On va donc essayer de démêler un peu tout ça.

     

    1 – Est-ce que l’on crée des nouveaux genres ?

     

    La société fonctionne actuellement avec un système de genre binaire, c’est à dire que seuls les genres homme et femme sont reconnus. Il s’agit d’un modèle grâce auquel on décrit le genre.

     

    Petit point sur les modèles : un modèle tente de comprendre le fonctionnement du monde en le décrivant de la manière qui semble la plus proche de la réalité. Le modèle n’est donc pas la réalité elle-même ! Si on met en place un modèle A et que les observations faites contredisent ce modèle, alors c’est que le modèle n’est pas adapté et qu’il faudra mettre en place un modèle B qui prend en compte toutes les observations.

    Si l’on change un modèle qui sous-tend la théorie de toute la discipline, on dit qu’on change de paradigme (= « conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d'explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée. » http://www.cnrtl.fr/definition/paradigme).

     

     

    Souvent, lorsqu’on parle de non-binarité, les gens pensent que l’on fait ça :

      

    Pourquoi faut-il changer le paradigme du genre ?

     

    Les genres que nous nommons et dont nous commençons à parler existaient déjà. En effet, ces genres sont documentés parce qu’ils sont vécus au préalable par des personnes. On n’élargit pas le concept du genre en inventant des genres, on ne fait que changer le modèle du genre pour qu’il corresponde mieux à la réalité observée.

     

    2 – Mais comment les xénogenres/aporagenres/maverique peuvent-ils être des genres si le principe de genre repose sur le construit social masculin/féminin ?

     

    Vous allez sûrement me dire que ce n’est pas possible parce que le concept du genre repose sur les notions mêmes de féminité et masculinité, vu que c’est un construit social. Je crois que vous confondez deux choses : le construit social du genre en lui-même et le construit social de la binarité.

     

    Prenons une image plus compréhensible : admettons que la société humaine ait inventé des toupies roses et des toupies bleues. On a donc bien deux inventions en une : l’invention de la toupie et l’invention des toupies colorées roses et bleues. Les inventions de la toupie en elle-même et celle des couleurs de toupies se sont faites en mêmes temps mais correspondent en réalité à deux inventions. Puisque les humains n’envisagent que les toupies roses et les toupies bleues, iels définissent la toupie comme « le fait d’être rose ou bleu ». Maintenant, on ne peut nier le fait que si un humain peint sa toupie en jaune, ça reste une toupie. Les autres humains devront alors réviser leur définition de la toupie face à cette observation. La définition de la toupie deviendra donc « un objet capable de tourner sur lui-même ». Ce nouveau modèle pour définir une toupie correspond beaucoup mieux à la réalité.

     

    Maintenant je la refais avec les genres. La société humaine a construit socialement les genres homme et femme. La construction sociale du genre en lui-même et celle des genres binaires se sont faites en même temps mais correspondent en réalité à deux construits sociaux. Puisque les humains n’envisagent que les genres hommes et femmes (et éventuellement ses dérivés sur le spectre féminin-masculin pour les personnes sensibilisées), iels définissent le genre comme « le fait d’être homme, femme, (ou un dérivé de ces deux notions) ». Maintenant, si une personne a un genre maverique, donc en dehors des concepts de masculinité et féminité, on ne peut nier le fait que ça reste un genre. Les humains devront donc réviser leur définition du genre face à cette observation. La définition du genre devient « conscience de soi-même en tant qu’être social ».

     

    Autre exemple : on pourrait avoir construit un système de genre trinaire (donc cissexiste) avec par exemple les genres maverique, homme et femme (d’ailleurs toutes les cultures n’ont pas un système de genre binaire). On aurait donc bien un construit social du genre (il s’agit d’une société où le genre existe) ET un construit social de trinarité du genre (on assigne 3 genres à la naissance) qui se combinent. Définir le genre comme « dérivant de la masculinité, la féminité et la maveriquité » serait alors tout aussi incomplet que dans notre exemple précédent puisqu’il existe plus que 3 genres.

     

    Ainsi, la définition du genre se basant sur les notions de féminité et masculinité est incomplète et incorrecte. Cela reste une vision très binaire du genre, même lorsqu’on introduit le spectre féminin-masculin. Donner une définition du genre plus conforme aux observations faites revient à changer de paradigme.  Tous les genres sortant des concepts de masculinité et féminité :

     

    1)   Préexistent au fait d’être nommés

     

    2)   Sont des genres au même titre que les autres

     

    3)   Rendent le changement de paradigme indispensable

     

    Pourquoi faut-il changer le paradigme du genre ?

    Paradigme actuel à remplacer : le genre repose sur les concept de féminité et masculinité

     

    Pourquoi faut-il changer le paradigme du genre ?

    Nouveau paradigme à adopter

    *multidimensionnel : comprendre ici plus que 2

     

    3 – C’est quoi un genre en fin de compte ?

     

    La grande question qui nous tourmente tant est finalement de savoir ce qu’est un genre (et peut-être même que nous n’aurons jamais une réponse définitive à ce sujet, mais on peut essayer). Je crois que l'exemple des neurogenres est parfaitement éloquent pour comprendre ce qu'est un genre. Par exemple, des gens définissent leur genre comme « autiste ». Vous allez me dire : mais autiste c'est pas un genre, c’est un neurotype enfin ! Moi je vous dis : mais pour certain-e-s autistes si, c’est leur genre ! Parce que les interactions sociales sont profondément différentes pour un-e autiste. Or, ce qui fait que l'on devient une femme cis ou un homme cis, c'est le fait d'avoir été socialisé-e comme tel et réceptifve à une telle socialisation. Et quand on est autiste, c'est toute notre socialisation qui est différente. Pour certain-e-s cela revient à avoir une identité sociale primaire autiste. Donc c'est quoi un genre ? Un concept qui nous identifie socialement dans notre rapport au monde. Bien sûr le genre existe parce que la société a décidé de codifier ces rapports sociaux pour classer les êtres humains, ce qui a fait émerger une société dite genrée. Finalement, nous sommes toustes des toiles que l’on peint de différentes couleurs ou non. Et cette couleur (ou cette absence de couleur) est une marque d’identité sociale, de positionnement social.

     

    Je vous entends déjà objecter qu’un « genre froid et neigeux » ou qu’un « genre rond et sans bord » ça ne peut pas être une identité de genre. Si, absolument. C’est parce que vous avez oublié de prendre en compte la synesthésie. En simple : le genre est dans la zone jaune, mais la synesthésie fait qu’il est naturel et instinctif pour les personnes concernées d’associer leur genre à d’autres éléments. Cf. xénogenre et synesthésie et ce post.

     

    Conclusion :

    Décrire le genre comme étant un concept dérivant des notions de masculinité et féminité n’est pas un modèle correspondant avec les observations réelles. Il est donc indispensable de revoir notre définition du genre pour y inclure tous les genres, c’est à dire que nous devons changer de paradigme. En d’autres termes, nous devons arrêter de voir le genre de façon binaire. Même considérer que le genre est un spectre féminin-masculin est une conception binaire du genre. La communauté non-binaire doit absolument travailler sur la déconstruction de cette vision binaire. On ne peut combattre la binarité en la remplaçant par elle-même : le modèle sous forme de spectre binaire n’est qu’une réédition de la binarité avec de légères variations, mais nous ne sortons aucunement du cadre binaire. On ne risque pas de démanteler le système de genre binaire si on s’en tient à des dérivés de la binarité dans notre conception de la non-binarité. Au contraire, on essentialise carrément la féminité et la masculinité en les présentant comme les seules alternatives, on démontre notre incapacité à sortir de ces notions, et ainsi on les renforce. On ne peut envisager un travail militant visant à déconstruire la binarité si notre discours repose sur elle.

     

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  • Commentaires

    1
    Kris
    Dimanche 3 Juillet 2016 à 21:51

    La métaphore des toupies est juste excellente , bien pratique : je m'en resservirai. Merci !

     

    Détail : Malveriquité  ? plutôt malvéricité. La caractéristique de ce qui est cequonveutique, c'est la cequonveuticité.

      • Mardi 5 Juillet 2016 à 19:26

        Merci :) Je sais pas j'ai inventé un mot sur le moment :p 

    2
    Kris
    Dimanche 3 Juillet 2016 à 23:08

    Bon par contre, ta représentation 2D ne me plait décidément pas. Agenres n'est pas un axe, mais la position +/- proche du 0 dans chaque axe. Sauf qu'en 2D, comment le distinguer de neutrois ?

    Je te propose une représentation 3D simplifiée (un seul axe MAX : mavérique/aporagenre/xénogenre) et, il me semble, tout aussi simple qu'une représentation 2D, mis plus juste : https://flic.kr/p/JDiK68 (copyleft). P.S. : c'est un premier jet, je n'est pas recadré et j'ai oublié de décrire les axes (magenta = F ; bleu = H ; vert = MAX)

      • Mardi 5 Juillet 2016 à 19:05

        C'est une représentation intéressante que tu proposes en effet. :)

        Néanmoins je voudrais apporter quelques précisions sur celle qui est présente dans l'article :

        - j'ai déjà fait d'autres représentations du genre sur le blog (au moins 2 autres) donc je ne considère pas du tout celle-ci comme l'ultime représentation. Je pense qu'il peut en exister plusieurs, qui seront toutes aussi vraies que fausses dans le sens où il existe tellement de point de vue possible qu'une seule représentation ne pourra être complète. Le tout c'est qu'elles inclut tous les genres d'une manière ou d'une autre. 

        - ce n'est pas non plus ma représentation préférée, mais j'ai vu des représentation similaires utilisées ailleurs et en terme de pédagogique pour le message que je voulais faire passer elle était suffisante à mon avis.

        - ce dessins n'est pas à prendre comme la vérité sur la représentation du genre, il servait uniquement à illustrer le fait de faire rentrer maverique, aporagenre et xénogenre dans le modèle, rien de plus en vérité.

        - agenre n'est pas forcément le 0 de chaque axe, ça dépend pour qui, c'est un ressenti personnel. Pour moi, mes phases agenres ont leur propre espace et ne sont pas forcément "au 0" d'un axe genré. 

        - dans la représentation similaire que j'avais vu passer, il y avait des graduations et agenre se retrouvait effectivement au 0 ;) Donc encore une fois, ça dépend "comment" tu regardes le schéma, il y a plusieurs perspectives possibles :)

    3
    Eliott
    Mercredi 13 Juillet 2016 à 15:45

    Salut !

    J'aime beaucoup ton blog mais j'avais une question, parce que dans plusieurs articles tu redis plusieurs fois ceci  "Les genres que nous nommons et dont nous commençons à parler existaient déjà. En effet, ces genres sont documentés parce qu’ils sont vécus au préalable par des personnes." mais tu ne donnes pas d'exemples, alors que ça m'intéresserait énormément !! J'ai un peu du mal à trouver ça sur internet en plus, je sais pas trop quels mots clés, je sais pas trop par où commencer et tout. Merci :) :) :)

      • Mercredi 20 Juillet 2016 à 09:28

        Salut ! En effet, ce n'était peut être pas très clair. Ce que je voulais dire par là, c'est qu'avant de nommer mon genre par exemple, je le ressentais déjà. On invente pas une étiquette pour fair joli ou pour se donner un style, mais parce que le ressenti, le genre en lui-même existe déjà. Je n'ai pas spécialement de ressources spécifiques à ce sujet, si ce n'est que tu peux regarder cette vidéo où la personne qui a créé le mot maverique explique son cheminement (c'est en anglais :S) : https://www.youtube.com/watch?v=V0to4QIyTos

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